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Une étrange entreprise

Couverture du livre Une étrange entreprise

Auteur : Jean Anglade

Date de saisie : 27/01/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Pocket, Paris, France

Collection : Pocket. Terroir, n° 12992

Prix : 6.30 € / 41.33 F

ISBN : 978-2-266-16309-5

GENCOD : 9782266163095

Sorti le : 17/01/2008

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  • La présentation de l'éditeur

Auvergnat de coeur, Henri pense souvent à son grand-père, Aïssa, pauvre paysan des montagnes de Kabylie. À son père, Ahmed, «volontaire désigné» pour les tranchées en 1914, rebaptisé Albert après sa démobilisation. À sa mère, Joséphie, l'ouvrière épousée au tout début de la guerre suivante. Aux difficultés qu'il a eues à se faire accepter en tant que Français à part entière.

Et si Henri pense à tout ça, c'est parce qu'il s'ennuie dans les rues de Thiers et regrette les fêtes et les foires de son enfance, quand le cirque arrivait, avec les camelots, les jongleurs, les acrobates, emplissant la ville de rires et de musique. Et s'il devenait saltimbanque à son tour, et, pourquoi pas, clown professionnel ? Est-il plus noble métier que celui d'apporter du bonheur à ses semblables ?
«Voilà du plus pur Anglade, de celui qui ravit, qui charme, qui amuse, qui fait sourire, qui dispense avec générosité une foule de clins d'oeil. (...) Un régal.»

G. J. - Le Sillon

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  • Les premières lignes

A Thiers, le puy Seigneur sur lequel est bâtie la chapelle Saint-Roch était, à la belle saison, tout illuminé par la poussée des crocus. Petites plantes bulbeuses dont les fleurs ressemblent à des doigts levés, demi-réunis. Ma mère Joséphie trouvait que ma tête crépue ressemblait à ces fleurs jaunes. Quand je rentrais de l'école, elle avait coutume de s'écrier :
- Voilà notre Crocus qui revient !
On ne peut prononcer des paroles plus tendres. Etre comparé à une fleur, quel privilège ! C'est pourquoi, beaucoup plus tard, quand je devins père de famille à mon tour, je donnai à ma fille le prénom de Violette. Le secrétaire de mairie fit des difficultés, consulta la liste des prénoms admis, déclara :
- Violette, ça n'existe pas. Y a pas de sainte Violette.
En échange, il me proposa Marguerite, Rose, Véro­nique. Mais je préférais Violette à cause du parfum. Je menaçai, s'il ne l'acceptait pas, de m'adresser à la maison d'en face, qui était le commissariat de police. Ce qui le fit bien rire. Après marchandage, il finit par céder, parce que j'avais déjà quelque célébrité sous le nom de Crocus. En réalité, je m'appelle Henri, né en 1940. L'institutrice de la Vidalie, quartier où nous résidions, madame Michaulet, nous faisait chanter Colchiques dans les prés... Sur ma langue, la chanson devenait :

Crocusses dans les prés
Fleurissent, fleurissent.
Crocusses dans les prés,
Qui annoncent l'été.

Ma voix se mêlait à celle des autres gamins, madame Michaulet ne s'apercevait pas du changement de couleur.
Je ne sais d'où me vient ce jaune sur la tête. Celle de mon père Ahmed est couleur de châtaigne ; celle de ma mère Joséphie couleur de charbon. Quel ancêtre inconnu m'en a fait cadeau ? Il faut dire que j'ai des origines compliquées : fils d'un immigré kabyle, offi­ciellement Ahmed, mais devenu Albert à force d'usure ; musulman, mais consommateur de saucisson et de vin rouge. Fils aussi d'une Auvergnate, Joséphie, fille d'une paysanne qui la détestait de tout son coeur pour des raisons que je n'ai jamais voulu accepter. Me voici donc pourvu d'un prénom plus ou moins chrétien, Henri, et d'un pseudonyme floral, Crocus. Rien à voir avec Croquemitaine.


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