Auteur : Léonora Miano
Date de saisie : 26/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Pocket, Paris, France
Collection : Pocket. Best, n° 13253
Prix : 6.30 € / 41.33 F
ISBN : 978-2-266-16908-0
GENCOD : 9782266169080
Sorti le : 03/01/2008
Pays d'Afrique équatoriale, le Mboasu se relève péniblement d'une sanglante guerre civile. Dans les quartiers mal famés de Sombé, la capitale, quadrillés par des bandes de rebelles reconvertis en trafiquants, prévalent désormais le chacun pour soi et la superstition... C'est ainsi que Musango, à peine âgée de neuf ans, est rejetée et abandonnée par sa mère qui l'accuse de porter malheur. Seule, sans famille ni ressources, la petite fille est d'abord recueillie, puis vendue comme esclave. Malgré les épreuves et les périls, elle s'accroche pourtant, lucide et tenace, à un unique espoir : retrouver sa mère et solder le passé pour, enfin, songer à envisager l'avenir.
«Dans un style à la fois sobre et brillant, simple et raffiné, Léonora Miano montre le visage grimaçant d'une Afrique victime de la guerre et de l'ignorance (...).»
Elle
Également chez Pocket : L'intérieur de la nuit.
Il n'est que des ombres alentour, c'est à toi que je pense. Non pas qu'il fasse nuit, et que les vivants aient soudain épousé les couleurs du moment. Il aurait pu en être ainsi, si le temps prenait encore la peine de se fractionner en intervalles réguliers : secondes, minutes, heures, jours, semaines... Mais le temps lui-même s'est lassé de ce découpage. Le temps a bien vu comme nous toutes, comme moi, que pareil décompte ne faisait pas sens. Pas ici où nous sommes. Qu'il y ait un matin ou qu'il y ait une nuit, tout est semblable. Il n'est plus que des ombres alentour, je suis l'une d'elles, et c'est à toi que je pense. La dernière fois que nous nous sommes vues, tu m'avais attachée sur mon lit. Tu m'avais rossée de toutes tes forces avant de convoquer nos voisins, afin qu'ils voient ce que tu comptais faire de cet esprit malin qui vivait sous ton toit et se disait ta fille. Ils attendaient déjà sur le pas de la porte, attirés par mes cris. Ce n'était pas pour me porter secours qu'ils étaient là. Ils ne venaient jamais en aide à quiconque, se contentant de faire des commentaires en attendant les pompiers, la police, une ambulance, cependant qu'une femme battue ou un accidenté de la route se vidait de son sang. Ils parlaient de la vilaine blessure, là sur le front. Sûr qu'on ne pourrait pas exposer le corps, lors de la veillée mortuaire. Enfin, ils s'y rendraient quand même. S'il n'y avait pas de corps à voir, s'ils ne pouvaient observer le moindre détail du costume du défunt ou la qualité de son maquillage, il y aurait au moins quelque chose à se mettre sous la dent. Au sens propre : la famille servirait un repas. Au sens figuré : les pleureuses, la chorale, la mine éplorée des proches, tout cela assurerait un spectacle. Et si c'était raté, on y serait allé pour pouvoir répandre la nouvelle dans tout Sombé, qu'untel ne savait pas vivre. Qu'aux funérailles d'un des siens passé dans l'autre monde neuf jours auparavant, il n'y avait eu que de la bière chaude et une veuve qui faisait sa mijaurée, au lieu de se rouler par terre comme son chagrin le commandait. Encore une qui se prenait pour une Blanche, refusant de salir ses vêtements sur la terre de ses ancêtres.
Tu les as appelés. Puisqu'ils étaient déjà devant le portail, ils n'ont eu qu'à entrer. Ils n'ont eu qu'à piétiner la pelouse que plus personne n'entretenait. Ils n'ont eu qu'à pousser la lourde porte d'acajou que tu n'avais pas verrouillée. Tous, ils sont venus. Ils se sont arrêtés un temps dans la salle de séjour, pour sentir sous leurs pieds nus l'épaisseur de la moquette, et se laisser éblouir par les bibelots d'ambre et de malachite. Curieux, ils ont regardé la collection de disques de jazz de papa, observé les livres richement reliés de l'immense bibliothèque. Pour la plupart, c'était la première fois qu'ils voyaient de notre maison autre chose que la cour. Papa ne voulait pas qu'ils viennent. Du temps où il était parmi nous, nous ne recevions que quelques membres de sa famille et de très rares amis. Il ne détestait personne, mais se méfiait de tous. Il disait qu'il y avait longtemps que tous ces gens n'étaient plus une communauté, seulement une populace aigrie de n'avoir rien pu faire d'elle-même. Rien qu'une grappe de gens malveillants qui finissaient par causer le malheur des autres à force de le souhaiter. Telle était, disait-il, l'unique communion dont ils étaient dorénavant capables : la haine de celui qui s'en tirait, celui qui avait un emploi et de quoi envoyer ses enfants à l'école. Ils l'attendaient parfois devant la maison, guettant l'heure où il allait travailler. Ils venaient lui parler de leur enfant malade, de la femme qu'ils devaient doter, de leur mère qui était déjà morte le mois dernier et qui avait remis ça. Ne tenant pas le journal de leurs mensonges éculés, ils n'hésitaient pas à les rééditer, et fréquemment. Ils prenaient les quelques billets qu'il leur tendait, le coeur rempli d'amertume parce qu'il était en mesure de leur venir en aide.
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