Auteur : Carl-Henning Wijkmark
Traducteur : Philippe Bouquet
Date de saisie : 22/01/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Cénomane, Le Mans, France
Collection : Littérature
Prix : 22.50 € / 147.59 F
ISBN : 978-2-916329-09-3
GENCOD : 9782916329093
Sorti le : 26/11/2007
«MONTRER L'ENNEMI. C'EST D'AILLEURS LA MEILLEURE FAÇON D'INDIQUER LA COULEUR QUANT À SOI-MÊME.»
En pleine nuit, un journaliste suédois en reportage à Paris apprend le tragique accident de voiture de son ami écrivain. Le drame lui paraît tout d'abord lié à l'action de l'OAS, que son ami a quittée après l'attentat du Petit-Clamart.
Il tente alors, en recherchant dans le passé de René, de mesurer son rôle au sein de l'organisation secrète et d'élucider les causes de sa mort. Le contexte politique chaotique des derniers jours de la guerre d'Algérie devient ainsi le révélateur de la troublante relation entre les deux hommes, dont l'un semble servir de miroir à l'autre.
L'étrange ressemblance du personnage de René Masselon avec Roger Nimier fait écho à la thématique, chère à Wijkmark : la dualité insoutenable. Prenant le risque d'explorer les rapports complexes de l'affectif avec le politique et ancrant cette question dans la littérature, Carl-Henning Wijkmark met en scène avec force le tragique de toute lucidité.
Né en 1934 à Stockholm, Carl-Henning Wijkmark, après des études à Munich, Lund et Stockholm, devient journaliste puis se consacre à la traduction (Lautréamont, Vaillant, Nietzsche, Walter Benjamin).
Egalement romancier et essayiste, son oeuvre est révélée au public français, en 1986, grâce à La Draisine (Actes Sud).
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C'est à Majorque, l'été dernier, c'est-à-dire en 1962, que nous avons rencontré pour la première fois René Masselon. C'était au mois de juin, alors que des milliers d'Européens fuyaient l'Algérie dans des petites embarcations. Plusieurs centaines d'entre eux gagnèrent Majorque afin de s'y reposer quelques jours et de s'y procurer provisions et carburants, certains afin d'y rester pour de bon. Soir après soir, nous pouvions voir leurs lanternes surgir de l'obscurité et approcher. Nous eûmes même l'occasion d'assister à l'arrivée de l'une de ces cargaisons humaines sur la plage où nous étions en train de nous baigner : des êtres apathiques, épuisées, qui se tenaient, hébétés, au milieu des touristes. Nombre d'entre eux avaient besoin d'assistance : mères d'enfants en bas âge, vieillards en mauvaise santé. C'est alors qu'intervint un journaliste parisien du nom de René Masselon. Il logeait dans le même hôtel que nous et nous avions échangé quelques mots dans la salle à manger ou sur le chemin de la plage. Il fit très rapidement en sorte que ces gens puissent se réfugier dans le hall de l'hôtel, mit à l'oeuvre d'autres touristes français, puis partit dans sa voiture et revint avec des tentes, des couvertures et un médecin.
Ma première impression fut, bien entendu, très favorable. Son zèle très sobre me plut beaucoup. Mais Ingrid ne fut pas du même avis. Tout cela lui inspirait du dégoût : il n'aidait pas les gens qu'il fallait et ses mobiles n'étaient pas non plus les bons. Il s'agissait là de colons et d'exploiteurs qui fuyaient le lieu de leurs crimes; elle l'avait également entendu parler avec eux de l'Algérie française et de la trahison de De Gaulle. Naturellement, je comprenais sa réaction : il pouvait bien s'être glissé des terroristes dans leurs rangs et le jugement de l'histoire qui s'abattait sur eux était juste, dans son ensemble. Mais ce que nous avions devant nous, lui dis-je avec une certaine vivacité, c'était une souffrance concrète et un homme qui apportait son aide spontanément, sans faire de phrases, et que, pour cette raison, j'approuvais sans réserve.
Erreur, objecta Ingrid. Il n'agissait pas pour des raisons humanitaires. Son geste s'inscrivait dans la droite ligne de cette guerre qui venait de s'achever. Je maintins qu'un acte aussi bien intentionné que le sien était suffisamment humanitaire à mes yeux, du moins dans des circonstances aussi dramatiques. Il n'est pas nécessaire d'avoir des opinions progressistes pour dresser des tentes et porter des couvertures.
Si, c'est nécessaire, s'obstina-t-elle. Sans cela, ce n'est jamais qu'une forme de scoutisme. Je lui demandai si cela voulait dire qu'elle et moi, qui étions bien conscients des méfaits du colonialisme mais nous contentions de regarder passivement les événements, étions plus avancés, en matière d'action humanitaire, que ce scout de Français. Elle trouva bon de répondre également par l'affirmative sur ce point mais il y avait maintenant dans sa voix une certaine animosité et il était difficile de dire si elle parlait sérieusement. Nous étions partis pour une prise de bec et je me souviens d'avoir, à ce moment, riposté à l'aide du pharisien et du publicain, ajoutant que celui qui venait en aide à son prochain - même si ce n'était pas pour le bon motif - et le faisait sur-le-champ valait tout de même mieux que celui qui ne faisait rien. Et surtout que ce genre de comportement était de plus en plus rare - or en tant que journaliste, j'étais attiré par tout ce qui sortait de l'ordinaire.
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