Auteur : Jean-Pierre Richard
Date de saisie : 07/01/2008
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Collection : Verdier poche
Prix : 5.80 € / 38.05 F
ISBN : 978-2-86432-523-9
GENCOD : 9782864325239
Sorti le : 10/01/2008
«Son écriture est une danse qui soulève, une musique qui anime rythmiquement la lourdeur de l'exister. Mais d'où cette danse musicale tire-t-elle la force de son surgissement ? À quelle profondeur, quel sous-sol libidinal emprunte-t-elle son énergie, sa puissance si bouleversante d'émotion, puisque c'est à sa densité émotionnelle que Céline reconnaît la présence d'un grand style ? Il ne suffit pas en effet de dire que l'écriture délivre de la pulsion : il faut aussi rêver comment elle s'enracine en elle, et l'accouche, la résout, la parle... À ces questions les Entretiens avec le Professeur rapportent une admirable réponse onirique. On y trouve, tout au long d'un développement ruisselant, effiloché, sans cesse coupé d'incises burlesques et étrangement, sexuellement obsessionnelles, une théorie de l'écriture pulsionnelle.»
Edition revue et corrigée.
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C'est à la page 20 du Voyage au bout de la nuit que Céline, et son lecteur, subissent pour la première fois l'assaut de la nausée. Bardamu vient de traverser dans la stupeur les débuts de la guerre; il a été témoin de quelques morts répugnantes ; et voici qu'un soir, «dans une prairie d'août», il tombe sur une sorte de boucherie en plein air où se débite, à cru, toute la nourriture de la troupe :
Il y en avait pour des kilos et des kilos de tripes étalées, de gras en flocons jaunes et pâles, des moutons éventrés avec leurs organes en pagaïe, suintant en ruisselets ingénieux dans la verdure d'alentour, un boeuf entier sectionné en deux, pendu à l'arbre et sur lequel s'escrimaient encore en jurant les quatre bouchers du régiment pour lui tirer des morceaux d'abattis [...] Et puis du sang encore et partout, à travers l'herbe, en flaques molles et confluentes qui cherchaient la bonne pente. On tuait le dernier cochon quelques pas plus loin (V. 20).
Ce spectacle d'abattoir entraîne aussitôt le réflexe attendu : Bardamu doit «céder à une immense envie de vomir, et pas qu'un peu, jusqu'à l'évanouissement». Nausée exemplaire : ce qui l'a provoquée, c'est la brusque révélation que la chair n'est en réalité que viande, «viande destinée au sacrifice», et que la viande elle-même est d'abord tripaille, mollesse, fondamentale lâcheté. À peine crevée la fragile écorce épidermique, la voici qui s'étale, s'écroule, qui s'enfuit obscènement hors d'elle-même en une anarchie ruisselante d'organes dispersés. Dans le tissu charnel il est caractéristique alors que la rêverie choisisse de privilégier les éléments à la fois les plus secrets et les plus flasques, viscères avachis, humeurs dégoulinantes. Rien ici dans le corps d'osseux ni de musculaire; il n'a ni architecture, ni densité : rien qu'un grand abandon aux effusions de sa liquidité.
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