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Chanson pour bestioles

Couverture du livre Chanson pour bestioles

Auteur : Cécile Reyboz

Date de saisie : 19/01/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Actes Sud, Arles, France

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 978-2-7427-7163-9

GENCOD : 9782742771639

Sorti le : 04/01/2008


  • La présentation de l'éditeur

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Ce matin Marthe ne va pas travailler. Elle vient d'aborder sa toute nouvelle existence : elle ne fera désormais que ce qui lui plaît. Une exigence absolue pour un mode de vie absolument choisi.
Fière d'avoir trouvé le courage de concevoir son destin d'une tout autre manière, Marthe décide de prendre le train pour son village natal, d'y rejoindre son père et de partager avec lui la douce euphorie de cette singulière audace comportementale.
Mais quand soudain le TGV s'arrête, quand dans une brume insondable au milieu de nulle part et sans la moindre information les voyageurs perdent leur sang-froid, la petite Marthe s'enchante et trouve là l'occasion d'appréhender le genre humain comme jamais. Un contrôleur dépassé, deux bavardes effarouchées, un vieillard rêveur promenant une cage à oiseaux, un navigateur sans bateau : le monde de Marthe est en marche et, dans le chatoiement de ses vêtements, le bruissement de ses imaginaires ; la jeune femme s'avance enfin sous la lumière de sa nouvelle indépendance.
Dans un territoire très singulier tout en nuances colorées, bigarrées de tendresse et de violences immenses ou minuscules, Cécile Reyboz compose avec poésie le portrait d'une créature hors du commun, une jeune femme habitée par le rêve, délicieusement tourmentée par les froissements de son être et qui progresse, tel un papillon, au-devant de sa propre vision du bonheur.

Cécile Reyboz vit et travaille à Paris. Chanson pour bestioles est son premier roman.



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  • Les premières lignes

L'intérieur de mes poignets frotte mes hanches à la bascule de chaque pas, du coup ma jupe a tourné autour de mon bassin, la voilà placée le devant à la place du derrière, les coutures barrent les cuisses au lieu de couler le long de la jambe. Le supplément de tissu prévu pour les fesses poche sur le pubis. Mon oreille gauche se bouche par moments, j'y sens une humidité qui ajoute des bruitages aquatiques à toute sonorité provenant de ce côté. Il y a aussi les talons de mes chaussures, des talons bobines plus usés à l'intérieur qu'à l'extérieur. Pour ne pas les déformer davantage, je crispe les orteils, j'arque mes pieds sur leur tranche externe. Ça fausse les pas, ça biaise la tra­jectoire, mais ça ne m'empêche pas de marcher.
Parce que, malgré tout, je progresse, j'avance ; je traverse le hall des départs, j'approche des trains. Une chose s'ouvre devant moi et se referme derrière. C'est encore le matin, l'air est doux, le bruissement de la gare m'entoure, celui de la ville fait un cercle un peu plus large, autour. Les semelles des passants raclent le bitume du quai, soulèvent poussière, conversations et humeurs du ras du sol, attrapées en tourbillon dès la sortie du métro et puis brassées et éparpillées par larges poignées, projetées au hasard par-dessus les verrières, vers tous les quartiers de la ville.

Je chuchote un peu, j'aime bien parler en marchant, imiter ce que j'entends. Là, je fais le galop des charançons le long des tuyaux chauds qui serpentent sous les rues ; un genre de craquètement furtif. Je fais un dialogue de charançons, une conversation, tout un rassemblement, même. Je joue leur congrès annuel. Je le joue assez bas mais très précisément, chaque intervenant est net, distinctement audible, d'ailleurs on doit m'entendre alentour parce que des regards se posent sur moi ; ils ont l'air de vérifier quelque chose. Du coup je cale l'anse de mon gros sac dans la pliure du bras, et ma main libérée figure un téléphone collé à mon oreille : phalanges repliées, sauf le pouce et le petit doigt bien tendus, l'un vers la bouche, l'autre jusque dans les cartilages de l'oreille. Cette attitude laisse entendre que je passe un appel, et aussitôt les regards repartent en tangente, je le sens bien ; je peux tranquille­ment continuer de mimer le banquet des charançons réunis sur trois générations, jusqu'à la dispute politique au moment du dessert. Maintenant, les gens qui passent près de moi sont intrigués par le modèle de mon téléphone.


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