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La colline aux adieux

Couverture du livre La colline aux adieux

Auteur : Manette Ansay

Traducteur : Karine Laléchère

Date de saisie : 04/01/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Archipoche, Paris, France

Prix : 7.50 € / 49.20 F

ISBN : 978-2-35287-061-6

GENCOD : 9782352870616

Sorti le : 09/01/2008

en vente sur logo Alapage.com


  • La présentation de l'éditeur

Depuis son mariage avec James, Ellen ne s'est plus rendue à Holly's Field, petite ville portuaire du Wisconsin sur les rives du lac Michigan, où résident les parents de son mari. Quand James perd son emploi, le couple, à cours d'argent, n'a d'autre solution que de quitter la Californie avec ses deux enfants pour retourner vivre là-bas...

La belle-famille d'Ellen est toujours aussi mal disposée à son égard, rendant sa vie intenable. Mais que peut la jeune femme face à ces liens familiaux, qui font d'elle une proie soumise à ceux qui l'ont accueillie sous leur toit ?

Couronné par le prestigieux Friends of American Writers Prize, élu meilleur livre de l'année par le Chicago Tribune, ce roman, portrait d'une Amérique puritaine, est aussi le combat d'Ellen, décidée à être tout à la fois une épouse, une mère et une femme libre.

Diplômée en anthropologie, Manette Ansay est obligée de mettre un terme à sa carrière à cause d'une maladie génétique. Elle se tourne alors vers l'écriture. La Colline aux adieux, son premier roman, s'est vendu à plus de un million d'exemplaires aux États-Unis et a été traduit dans dix pays. Elle vit aujourd'hui à New York.

«Sens inné du récit, force du style :
le roman rural élevé au rang de la tragédie.»
The New Yorker





  • Les premières lignes

Dans la lumière grise de la cuisine, Ellen dresse la table pour le dîner. Elle se réserve l'assiette ébréchée avant de poser les autres sur la nappe. Les assiettes roses bordées d'un entrelacs de fleurs jaunes luisent parmi les verres opalescents, les couverts en inox et le pichet de lait en plastique. Au milieu de la table, le rôti fume entre le saladier de petits pois ridés et le pain de mie en tranches. Ellen essuie une goutte d'eau au creux d'une cuillère. Bientôt, les assiettes, les verres et les couverts brillants seront sales. Elle se demande ce qu'on ressent lorsque l'on attend la première cuillerée de viande brûlante, la première goutte de lait froid.
- À table ! lance-t-elle dans l'étroit couloir qui mène au salon où ses enfants, son mari et ses beaux-parents regardent la télévision.
Elle sort du tiroir les serviettes en tissu et les plie en forme de grands chapeaux pointus, comme le faisait sa mère les jours où elle voulait une belle table. Les serviettes sont roses elles aussi, assorties aux assiettes, à la nappe et aux rideaux soigneusement tirés. Dehors, le jardin lisse et blanc s'étend à l'infini, prolongé par le jardin voisin et le suivant. Un pin se dresse le long de la route, maigre silhouette solitaire pétrifiée par le gel. Quand Ellen rentre du travail en fin d'après-midi, l'arbre lui rappelle un animal parfaitement immobile, cerné par les maisons bien alignées du lotissement.
Les enfants arrivent en traînant les pieds, s'assoient, gigotent sur leur chaise et se coiffent de leur serviette. Leur petit jeu les fait pouffer. James et ses parents déplient leur chapeau. Les épaules bien calées contre le dossier de la chaise, James étale le sien sur ses genoux. Ellen pose une soucoupe de margarine à côté de lui et, soudain, la couleur en paraît criarde, comme du cheddar ou de la courge. Elle repousse un vague sentiment de malaise. Le père de James commence à dire le bénédicité. Elle ferme les yeux et articule chaque mot dans sa tête en essayant de se concentrer. C'est l'une des premières prières qu'elle ait apprises. Elle la récitait avec sa mère et ses soeurs dans la chaleur douillette de la cuisine, cependant que les chats de la ferme caressaient leurs chevilles d'un frôlement soyeux. Elle se souvient des odeurs riches du mustripen, des saucisses et du lourd pudding au pain, de l'aiguillon de la faim, le sillon qui se creusait alors de sa poitrine à son estomac.
Seigneur, bénissez ce repas, ceux qui l'ont préparé, et procurez du pain à ceux qui n'en ont pas.
Elle achève sa prière. Déjà, les plats ont commencé leur lent tour de table entrecoupé de pauses. Les enfants la regardent avec curiosité. D'un geste vif, elle saisit un morceau de pain. En se servant des petits pois, James fait tinter la cuillère contre son assiette pour lui signaler qu'elle l'a embarrassé devant ses parents, dans la maison de ses parents. Ils mangent en silence. Elle a du mal à avaler sans une conversation qui ferait glisser la nourriture, sans les chamailleries espiègles des enfants, les questions de James sur sa journée, ses questions à elle, leurs mots creux qui se bousculent.
Il mastique son rôti, le rôti qu'elle lui a préparé, sec, comme il l'aime. Elle observe ses mâchoires, leur mouvement régulier et indifférent, ses lèvres serrées sur ses dents. J'ai embrassé ces lèvres, j'ai mis ma langue entre ces dents, pense-t-elle ; cette idée la fascine et la dégoûte à la fois. Amy demande du lait, Ellen remplit son verre. La serviette d'Herbert tombe, elle lui dit de la ramasser. Mais ses yeux ne quittent pas les mâchoires de James et elle s'étonne qu'un petit rien, une mâchoire, un regard ou le frôlement d'une main puisse prendre une telle place, une place si démesurée qu'il finit par se refermer sur vous et vous serrer jusqu'à l'étouffement.


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