Auteur : Anne Perry
Traducteur : Luc Baranger
Date de saisie : 03/01/2008
Genre : Policiers
Editeur : 10-18, Paris, France
Collection : 10-18. Grands détectives, n° 4024
Prix : 7.80 € / 51.16 F
ISBN : 978-2-264-04383-2
GENCOD : 9782264043832
Sorti le : 03/01/2008
En cette fin de juillet 1917, le moral des troupes britanniques est au plus bas. L'aumônier Joseph Reavley tente difficilement de contenir le souffle de mutinerie qui se propage dans les tranchées d'Ypres, en France. Quand le major Northrup, commandant incompétent de sa section, est retrouvé assassiné, douze soldats sont arrêtés et c'est à Joseph qu'il incombe de découvrir la vérité sur leur prétendue culpabilité. La tâche se complique lorsque sa soeur Judith, ambulancière sur le front, décide de sauver ces hommes de la cour martiale en les aidant à s'évader... Pendant ce temps, leur frère Matthew, membre des services secrets anglais, découvre un complot qui porte la marque du Pacificateur, ce mystérieux personnage dont il pensait être débarrassé et qui continue à intriguer, à coups de meurtres et de trahisons, pour faire perdre la guerre à l'Angleterre.
Traduit de l'anglais par Luc Baranger
Anne Perry, née en 1938, à Londres, est aujourd'hui célébrée dans de nombreux pays comme la «reine» du polar victorien grâce au succès de deux séries : les enquêtes de Charlotte et Thomas Pitt (dont elle a publié le vingt-quatrième titre, Long Spoon Lane, en 2005), puis celles de William Monk, qui comptent aujourd'hui quinze titres. Anne Perry s'est depuis intéressée à d'autres périodes historiques avec notamment À l'ombre de la guillotine, qui a pour cadre le Paris de la Révolution française. Elle a aussi entrepris de publier une ambitieuse série de cinq titres dans laquelle elle brosse le portrait d'une famille anglaise pendant la Première Guerre mondiale. Anne Perry vit au nord d'Inverness, en Ecosse.
Un soleil bas éclairait le no man's land de ses derniers rayons. Le visage strié de boue et de sueur, les bras battant l'air, les godillots raclant le caillebotis, Barshey Gee titubait. Désemparé, il cria :
- Pasteur, Snowy a disparu !
Il heurta les murs de terre avant de s'arrêter face à Joseph.
- J'crois qu'il est sorti de la tranchée, ajouta Barshey d'une voix rauque aux accents de désespoir.
Le matin même, lors d'un nouvel assaut inutile, Snowy Nunn avait vu son frère aîné se faire cisailler par un tir de mitrailleuse. On était bien loin des premiers jours du conflit où brillaient espoir et courage, quand les hommes étaient encore persuadés qu'à Noël la guerre serait terminée. En cette fin juillet 1917, le régiment originaire du centre du Cambridgeshire stagnait, enlisé sur la bande de territoire qui s'étirait d'Ypres à Passendale.
La mort et les amputations étaient devenues le lot quotidien. La terre puait les cadavres, les gaz empoisonnés et les latrines qu'on y creusait depuis trois ans. Mais qu'était-ce comparé au fait de voir sous ses yeux son propre frère réduit en bouillie sanguinolente ? Au début, paralysé par l'horreur, Snowy n'avait pas réagi.
- J'crois qu'il est passé par-dessus le parapet, répéta Barshey, la gorge serrée. Il est devenu fou. Il est parti tuer l'armée allemande à lui tout seul. Ils vont n'en faire qu'une bouchée.
- On va le retrouver, dit Joseph avec plus de conviction qu'il n'en avait en réalité. On l'a peut-être ramené au poste de premier secours. As-tu...
- J'ai déjà vérifié, l'interrompit Barshey. Je suis aussi passé à la popote et j'ai regardé dans tous les abris, dans le moindre trou où un homme pourrait ramper. Capitaine Reavley, moi, je vous dis qu'il est sorti de la tranchée.
L'estomac noué, Joseph comprit, tout comme Barshey, qu'il était inutile de s'accrocher à un espoir vain.
- Va voir vers le nord, moi, je vais aller vers le sud, dit sèchement l'aumônier. Mais sois prudent ! Ne va pas te faire tuer pour rien !
Barshey tourna les talons. Son éclat de rire eut tout d'un sanglot. Joseph s'éloigna dans la direction opposée, vers le sud et l'ouest, là où un homme avait plus de chances de sortir de la tranchée et de s'abriter derrière ce qui restait d'arbres calcinés, mutilés par la mitraille, presque nus, alors qu'on était en plein été.
- Bonsoir, pasteur, dit d'un ton tranquille la sentinelle grimpée sur la genouillère de la tranchée, le regard fixé sur l'obscurité grandissante.
On entendait le sempiternel grondement des pièces d'artillerie allemande. Les tirs de barrage nocturnes commençaient, des éclairs jaillissaient des canons au métal rougi. Les Britanniques répliquèrent. Dans le secteur se trouvaient également des régiments canadiens et australiens.
- Bonsoir. Tu n'aurais pas vu Snowy Nunn, par hasard ? demanda Joseph de but en blanc.
Le temps lui manquait pour faire preuve de plus de discrétion. La douleur avait chassé tout instinct de conservation. Évidemment, des types qui mouraient de mille façons, brûlés, noyés, gazés, gelés, déchiquetés, pris sous la mitraille et empêtrés dans les barbelés, Snowy en avait vu. Mais lorsqu'il s'agissait de votre propre frère, à l'intérieur la douleur atteignait son paroxysme. Enfant, Tucky avait été son ami, celui qui le protégeait, le compagnon des premières aventures, des premières blagues un peu osées, celui qui l'avait défendu dans la cour de récréation. Là, sous ses yeux, de la manière la plus obscène, Snowy avait eu l'impression d'assister à la mort de la moitié de lui-même.
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