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Simone de Beauvoir : le goût d'une vie

Couverture du livre Simone de Beauvoir : le goût d'une vie

Auteur : Jean-Luc Moreau

Date de saisie : 02/01/2008

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Ecriture, Paris, France

Prix : 22.00 € / 144.31 F

ISBN : 978-2-909240-77-0

GENCOD : 9782909240770

Sorti le : 03/01/2008


  • La présentation de l'éditeur

«Je voulais me faire exister pour les autres en leur communiquant, de la manière la plus directe, le goût de ma propre vie : j'y ai à peu près réussi», estime Simone de Beauvoir (1908-1986) dans Tout compte fait, au terme d'une entreprise autobiographique sans équivalent dans son siècle.

Fut-elle toujours fidèle à cette volonté ? Manifesté dès l'enfance, son appétit de vivre, de lire et d'écrire aura poussé l'auteur du Deuxième Sexe à accueillir l'ambiguïté, la contradiction, parfois même la duplicité comme autant d'expériences de soi. Jusqu'au dégoût lorsque, à l'approche de la vieillesse, Sartre lui-même vint à lui manquer : n'était-il pas son lecteur capital ?

Avec leurs miroirs déformants, leurs trompe-l'oeil, leurs faux espoirs et leurs désespoirs, les textes de Beauvoir sont une matière vivante arrachée à «cette mine d'or [...], toute une vie à vivre». Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Le projet d'une oeuvre-vie, insiste Jean-Luc Moreau dans ce récit d'un combat mené depuis l'adolescence pour opposer le «goût de soi» aux stéréotypes.

Et si Beauvoir tout entière était bien dans ses livres ? À notre époque d'identification aux images et d'uniformisation du goût, se pourrait-il qu'ils redonnent sens et actualité à l'existentialisme ? C'est tout l'enjeu de ce portrait biographique, qui place Simone de Beauvoir à l'épreuve d'elle-même et face aux exigences de sa liberté.

Essayiste, nouvelliste, traducteur né en 1947, Jean-Luc Moreau est Le théoricien de la «Nouvelle Fiction», auquel il a consacré un ouvrage fondateur (Critérion, 1998). On lui doit l'album Le Paris de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir (Chêne, 2001), ainsi qu une étude remarquée, Sartre, voyageur sans billet (Fayard, 2005).





  • Les premières lignes

Juste avant de mettre le point final au dernier tome de ses mémoires, Tout compte fait, Simone de Beauvoir entend cerner la nature de son apport particulier à la littérature, ce qui d'après elle la caractérise en tant qu'écrivain. Ce n'est pas la nature de son travail autobiographique qu'elle veut ainsi spécifier, mais celle de toute son oeuvre.
Le livre paraît en 1972. Elle se doute qu'elle n'écrira plus, ou très peu. Elle meurt en effet quatorze ans plus tard, n'ayant ajouté à son oeuvre que le récit de la mort de Sartre, La Cérémonie des adieux. Un recueil de nouvelles paraît bien en 1979, Quand prime le spirituel, mais plutôt à titre de document. Écrit en 1937, il s'était vu refusé par deux édi­teurs. Elle lui trouve d'ailleurs bien des défauts. Lorsqu'elle publie Tout compte fait, elle a en réalité déjà publié sa der­nière oeuvre de fiction, La Femme rompue, en 1967, et son dernier essai, La Vieillesse, en 1970.
Contrairement à Sartre, qui n'a pas le sentiment d'avoir écrit les livres dont, à douze ans, il se voyait déjà l'auteur, elle ne relève pas de rupture entre ce qu'elle avait projeté et ce qu 'elle a réalisé, du moins quant aux «intentions». Elle n'a «pas été une virtuose de l'écriture», ne s'est pas davan­tage faite l'émule de Virginia Woolf, Proust ou Joyce. Mais tel n'était pas son «dessein». Alors, quel était-il ? Elle le précise, tout en établissant dans quelle mesure elle l'a mené à bien : «Je voulais me faire exister pour les autres en leur communiquant le goût de ma propre vie : j'y ai à peu près réussi.»
Restituer le goût de sa vie par le biais de l'écriture, quel étonnant projet ! Quelle difficulté, sans aucun doute ! Ou quelles difficultés, bien plutôt. Dans Les Mandarins, où elle a voulu montrer à ses lecteurs en quoi consiste vraiment le tra­vail d'un écrivain, elle en expose deux, par personnage inter­posé. Il faut croire qu'elle a tenté de les surmonter. L'un des deux auteurs qu'elle met en scène, et dans lequel elle a avoué avoir mis beaucoup d'elle-même, se désole de l'impasse où il se trouve, s'interroge sur ce qu'il doit écrire, pour autant que publier des livres soit encore justifié.
C'est l'après-guerre. L'esprit de la Résistance, dans lequel il a tant cru, s'est délité. Le sacrifice des morts a été oublié, trahi. Tous ses espoirs, liés à la dynamique de la Libération, lui ont été en quelque sorte volés. Écrire lui paraît désormais impossible, compte tenu de son projet : «"Dire le goût de ma vie. "Elle n'avait plus de goût parce que les choses n'avaient plus de sens.» De quoi le désarçonner. Ce n'est pas du tout ce à quoi il pouvait s'attendre lorsqu'il définissait ses intentions, sans peut-être se rendre compte qu'il en indiquait aussi les limites : «"Essayer de rendre le goût de ma vie" comme s'il s'était agi d'un parfum étiqueté, marque déposée, le même à travers toutes les années.»
À Simone de Beauvoir également, il est arrivé que sa vie perde de son goût, le perde tout à fait ou prenne celui de l'amertume. Elle a dû faire face à la vacharde satisfaction de la critique et à la déception d'une bonne partie de ses lec­teurs, ayant cru que son optimisme naturel, son insatiable appétit de bonheur étaient les composantes d'un «parfum éti­queté, marque déposée».
Communiquer le goût de sa propre vie. Quel étonnant- et dangereux - projet, en effet, que celui en fonction duquel Simone de Beauvoir juge elle-même son oeuvre et la prétend «à peu près» réussie ! Mais quelle incitation à la relire, pour mesurer de notre côté le degré de sa réussite !
Or le pouvons-nous ? Non. Il nous est seulement alloué de ressentir quel goût prend pour nous sa vie, quand nous la lisons, la relisons. Encore n'est-ce pas si simple. À la lire et la relire, ce serait plutôt une image d'elle-même qui se formerait en nous. Il nous faut l'empêcher. Toute sa vie, elle s'est battue contre les images. Ce serait la trahir que de la figer dans telle ou telle que nous pourrions nous faire à son sujet.
Les Mémoires d'une jeune fille rangée, n'est-ce pas le récit de la révolte d'une adolescente, cherchant à opposer sans cesse le goût même de sa vie aux modèles ou aux «belles images» auxquels son milieu voudrait qu'elle s'identifie ? C'est là le mouvement même de cette lutte pour la liberté, de cette volonté de démystification que ses plus fidèles lecteurs se plaisent à reconnaître en elle. Toute son oeuvre s'interprète en ce sens, dénonce avec plus ou moins d'acrimonie ou de compassion, celui qui abandonne le libre goût de sa vie pour s'aliéner à une image.


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