Auteur : Ben Fountain
Traducteur : Michel Lederer
Date de saisie : 14/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Collection : Terres d'Amérique
Prix : 19.90 € / 130.54 F
ISBN : 978-2-226-18208-1
GENCOD : 9782226182081
Sorti le : 03/01/2008
Récompensé en 2007 par le prix Pen Hemingway, Ben Fountain fait preuve d'autant de style que d'imagination. De la Colombie à la Birmanie, de la Sierra Leone à Haïti en passant par les États-Unis et la Vienne fin-de-siècle, ses nouvelles appréhendent le monde sous un angle inédit et parfois ironique. On y croise des personnages naïfs, prisonniers malgré eux de situations périlleuses. Comme ce jeune ornithologue idéaliste, pris en otage par des rebelles colombiens, qui réalise que la Révolution est, elle aussi, un business. Ou cette employée d'une ONG qui troque ses idéaux contre les précieux bénéfices du trafic de diamants en Afrique... En filigrane, la mondialisation et ses paradoxes, le profit et la corruption composent un tableau détonant et parfois glaçant de notre époque.
Ben Fountain (35 ans) est originaire du Texas. Ses nouvelles ont été publiées dans les revues et magazines les plus prestigieux des Etats-Unis et lui ont valu de multiples distinctions. Brèves rencontres avec Che Guevara a été récompensé en 2007 par le prix Pen Hemingway (attribué à une première oeuvre de fiction), devançant ainsi le roman de Marisha Pessl, La Physique des catastrophes. Ce recueil a également reçu le Discover Great New Writers Award 2007 décerné par les librairies Barnes and Noble. L'auteur termine actuellement son premier roman.
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Huit livres en un : ce Fountain est intarissable, chacune de ses nouvelles a la densité d'un roman touffu. Il va à l'essentiel mais il y reste ; il n'est pas de ces incorrigibles romanciers qui déroulent... Ben Fountain est généreux et bref...
Brèves rencontres avec Che Guevara a obtenu aux Etats-Unis, en décembre dernier, le prix Pen Hemingway récompensant une première oeuvre de fiction. Aujourd'hui, à 35 ans, Ben Fountain termine un roman : pavé de forêt vierge, papier glaçant et grinçant - on prend.
Dans le sillage d'un Graham Greene, Ben Fountain a arpenté la planète en quête de ses enclaves les plus sauvages, où la réalité semble hallucination, le vice vertu, la Vierge Marie une prêtresse vaudoue. Dans ces triangles des Bermudes, Fountain plonge allègrement toute une poignée d'Américains. S'ils en ressortent vivants, c'est brûlés au quatrième degré par le soufre et la mauvaise conscience...
Qu'il s'agisse d'Haïti, de la Birmanie, de la Sierra Leone en guerre, et même de l'Autriche antisémite au tournant du XXe siècle, les personnages de Ben Fountain déambulent dans des régions qui s'autodévorent. Dans ces nouvelles, qui ont chacune la force et la densité d'un roman, difficile de savoir qui est le plus fou, de l'Américain victime de sa naïveté, ou de la réalité hallucinogène des «endroits les plus pénibles».
Oiseaux de la Cordillère centrale en voie d'extinction
J'ai offert au comandante l'occasion de visiter la Bourse avec moi, et il a paru raisonnablement intrigué.
Richard Grasso, président de la Bourse de New York
Bogotá, Colombie, 26 juin 1999
Impossible, affirmait Blair à quiconque lui posait la question. Jamais une bande de rebelles qui se respectent ne chercherait à l'enlever pour obtenir une rançon. Il était un pauvre d'entre les pauvres, plus pauvre encore que les campesinos misérables qui concassaient les pierres des montagnes pour ne laisser que des crassiers stériles - lui, John Blair, étudiant et esclave chargé de travaux dirigés, aspirant à un doctorat, dont l'idée de la fortune se limitait à un billet de vingt dollars. En cas d'ennuis, il avait des lettres de recommandation de Duke University, du Humboldt Institute ainsi que de l'Instituto Geográfico de Bogota dont le directeur passait pour entretenir des contacts avec le Movimiento Unido de Revolucionarios de Colombia, le MURC, qui contrôlait d'immenses étendues des cordillères au sud-ouest du pays. Pendant trois semaines, Blair devait parcourir ce qui restait de la forêt de nuages, puis retourner à Duke grappiller suffisamment de fonds afin de revenir pour un an dans la province de Huila étudier les effets de la fragmentation de l'habitat sur les espèces rares de petits perroquets.
Il pouvait y réussir et il y réussirait. Avant même d'avoir publié son premier article dans une revue rédigée par des étudiants comme lui - à dix-sept ans, dans Auk, «Notes de terrain sur la reproduction et le régime alimentaire de la perruche Tovi» -, Blair savait qu'il appartenait sans doute à la dernière génération qui verrait encore des dizaines de membres de cette espèce en liberté, ce qui attisait sa passion d'adolescent - son obsession, auraient dit ses parents déroutés - pour la gent aviaire. En avant toute et au diable la politique ! De fait, ils s'emparèrent de lui près de Popayán, des hommes efficaces en treillis qui firent brutalement descendre du car tous les passagers ainsi que les animaux. Blair rentra la tête dans les épaules dans l'espoir de se fondre aux Indiens trapus, mais un gringo de haute taille équipé d'un énorme sac à dos était à peu près aussi discret que s'il avait porté un turban.
«Toi, dit le comandante d'une voix calme. Tu viens avec nous.»
Blair voulut expliquer qu'il n'était qu'un étudiant, donc sans véritable valeur marchande - il avait compté sur son extraordinaire don des langues pour se sortir de ce genre de situation - mais l'un des rebelles qui fouillait déjà dans son sac à dos jetait sur la route ses carnets de notes et ses jumelles Zeiss, puis son Leica avec son zoom 200x. Ses biens les plus précieux, plus précieux même que sa voiture.
«C'est un espion, déclara le rebelle.
- Non, non, corrigea Blair poliment. Soy ornitólogo. Estudiante.
- Tu es un espion, affirma le comandante, poussant les carnets de notes du canon de son arme. Au nom du Secrétariat, je t'arrête.»
Quand le jeune homme protesta, il reçut des coups dans le ventre assez appuyés, et il comprit à ce moment-là que sa vie venait de changer. Ils le baptisèrent la mercancia, la marchandise, et durant les quatre jours qui suivirent, il chemina dans les montagnes, nourri de sardines et d'arepas froides, subissant d'incessantes railleries et menaces de peloton d'exécution, mais grâce à ses cent vingt kilomètres de jogging par semaine, il résista mieux que les cadres des compagnies pétrolières et les ingénieurs des exploitations minières que les rebelles avaient coutume d'enlever.
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