Auteur : Marie NDiaye
Date de saisie : 07/02/2005
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Mercure de France, Paris, France
Collection : Traits et portraits
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-7152-2481-0
GENCOD : 9782715224810
Ma mère est une femme en vert, intouchable, décevante, métamorphosable à l'infini, très froide et sachant, par la volonté, devenir très belle, sachant aussi ne pas le désirer. Ma mère, Rocco et Bella, où en sont-ils à présent ? Je n'écrirai pas, eux non plus, jusqu'au jour où, peut-être, une lettre m'arrivera d'un lieu inconnu, accompagnée de photos d'inconnus qui se trouveront être mes proches à divers degrés - lettre dont, même si elle est signée "Maman", je contesterai l'authenticité, puis que j'enfouirai quelque part où elle ne sera pas dénichée.
Après la lecture de cet Autoportrait en vert, qui oserait encore parler de cocon familial ? Qui aurait l'inconscience de considérer benoîtement la famille comme un espace bienheureux d'harmonie, un refuge, un noyau ? Mais cette vision très négative présente néanmoins un avantage éminent : aux yeux de Marie Ndiaye, la cellule familiale est grande ouverte et rien ne contraint personne à demeurer, pour s'y étioler, dans la prison pas très dorée, et même souvent délétère, de la parenté. Oui, nous sommes libres, pas du tout obligés de nous "dilu(er) dans la flopée de la postérité"... Heureuse nouvelle ?
Conformément à une méthode éprouvée dans ses livres précédents, Marie Ndiaye distille doucement, avec art, une indéfinissable inquiétude. Tout semble normal et cela déraille doucement, se fissure... C'est d'un doigt de fée, sans aucune lourdeur ou lamentation, que Marie Ndiaye désigne le désastre. Avec la complicité de ses fantômes, elle le met à distance et s'en abstrait. Son raffinement, sa vigilance et sa pertinence sont proprement admirables.
D'Ormesson, c'est bleu. Angot, c'est noir. Echenoz est anthracite, couleur de pluie averse sur un imper mouillé. NDiaye ? Elle est, à coup sûr, notre romancière bouton d'or. Souvenez-vous de «Rosie Carpe» : pour avoir passé à Brive les années les plus heureuses de son existence, son héroïne solaire se sentait enveloppée d'une «sorte étrange de voile jaune». La carrière de Marie NDiaye, prix Femina pour cet ouvrage, avait alors pris des couleurs franchement mordorées... Et puis voilà que Marie NDiaye, cette année, se met au pistache. Que s'est-il donc passé ? La romancière, dans son livre, s'en étonne la première : «De nouveau l'ambiguïté, les tâtonnements, les questions sans réponse au sujet de tout ce vert.» C'est la couleur du fiel et de la cruauté, non pas le nuancier des verts paradis mais le Pantone de la douleur et des noirs purgatoires... Une palette intérieure, donc, qui s'incarne dans une féminité inquiète, négative, souvent autodestructrice... Admirable d'imprévisibilité narrative, le livre de Marie NDiaye n'est pas, cependant, le roman vert que l'on pourrait croire - le genre n'est pas répertorié pour l'instant - mais bien une irrésistible comédie toute de noir vêtue. Une sorte de «X-Men» sur les bords de la Garonne où la romancière traque sans fin ses héroïnes venues d'ailleurs, manières de fantômes dont l'âme s'habille en tenue camouflage et qui, dans le récit, n'en finissent pas de changer d'apparence et d'identité. Cet «Autoportrait en vert» est surtout un diamant très curieusement taillé, qui met en scène, d'une manière poignante, les légendes personnelles de Marie NDiaye, et qui brille pour longtemps, dans l'esprit du lecteur, d'hypnotisants reflets menthe poivrée.
Le style de Marie Ndiaye est comme le goût de la mer : on le reconnaît dès la première gorgée. Son écriture en apparence classique, en prise sur le quotidien - une femme, des enfants, des histoires de famille, un paysage familier, ici les bords de la Garonne -, vire subtilement au fantastique, sans qu'on y prenne garde... Le vert est la couleur du diable, de l'étrange, mais aussi de l'infinie séduction. On n'échappe pas au charme des dames en vert, pas plus que l'on n'échappe à l'attrait de la Garonne ou à celui plus mystérieux encore des liens amicaux ou familiaux qui relient les individus à des histoires qui les dépassent... En contrepoint à cette histoire, des photographies : paysages, silhouettes gommées de Julie Ganzin, vieilles photos de famille tirées d'archives privées. Elles distillent leur propre narration, comme un écho à l'imaginaire de l'écrivain : entre le flou de l'étrange et la rigueur de l'écriture.
... Rien d'explicite dans le texte de Marie NDiaye ne justifie la présence de ces étranges photographies, seule leur étrangeté en fait les parentes de ce qui est dit. Rien n'indique qu'elles aient un quelconque lien avec la vie de l'auteur, sinon leur présence dans ce livre.
L'autre moitié des images n'a ni titre ni auteur, à la page qui les crédite il est seulement mentionné pour chacune d'elles : «Anonyme, collection privée.» Ce sont des photographies d'un autre ordre, de celles qu'on range en vrac dans des boîtes à chaussures, des cartons à chapeaux,... Voilà, personne n'est nommé, aucun lien de parenté entre les uns, les autres ou l'auteur n'est exprimé. Leur présence dans ce livre est leur seule communauté dite, leur parentèle affichée. Et ce n'est pas peu car le texte de Marie NDiaye les transcende, les transporte et les justifie... Que disions-nous ? Que ce qui s'écrit ici est de l'ordre de l'autobiographie. Allez savoir... Marie NDiaye a vingt-deux ans de moins que Patrick Modiano, elle a commencé plus jeune, elle peut tourner sa langue encore sept fois dans son oeuvre avant d'écrire Un pedigree, son pedigree, brutal comme on jette au fleuve sa boîte à outil, son sang. Ces livres-là ne s'écrivent pas de commande, pour se rencogner dans le format d'une collection. Quant aux photographies, elles sont ici la preuve formelle que rien jamais ne s'avère. Sinon que Marie NDiaye est un écrivain : sa vie son oeuvre.
Il fallait s'y attendre. En se glissant, à 36 ans, dans la collection Traits et portraits du Mercure de France, Marie NDiaye la magicienne, la divine sorcière, allait livrer tout, sauf une autobiographie. Tout, c'est-à-dire cet Autoportrait en vert, sorte de rêverie malicieuse où le vrai se mêle au faux...
Scandé par les crues attendues de la Garonne, le beau récit du Prix Femina 2001 (pour Rosie Carpe, aux éditions de Minuit) nous entraîne dans le monde étrange de ses «légendes personnelles». Un monde peuplé de femmes, qui aiment, trahissent, grossissent, divorcent, se suicident, ressuscitent... Enfin, tapi derrière toutes ces silhouettes équivoques et allégoriques, il y a le père, si fat, si maigre... Un désastre que le spectacle de cet homme presque aveugle, animé de l'amour exclusif de lui-même. Soudain, Marie NDiaye déchire le voile. C'est à la page 87 de ce bref et envoûtant récit. Tout aussi sombre que lumineux...
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