Auteur : Orietta Ombrosi
Préface : Catherine Chalier
Date de saisie : 04/12/2007
Genre : Philosophie
Editeur : Hermann, Paris, France
Collection : Philosophie
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 2-7056-6616-8
GENCOD : 9782705666163
Sorti le : 23/11/2007
«Penser le désastre» est l'injonction première de la pensée confrontée à l'épreuve de la Catastrophe qui s'abattit sur les Juifs d'Europe durant la période hitlérienne. Penser le désastre, c'est, d'une part, comprendre pourquoi la Shoah a pu se produire dans cette Europe civilisée, pétrie dans l'idéal de la raison humaine et les valeurs du progrès et des Lumières ; et d'autre part, c'est penser la possibilité d'un avenir pour la philosophie. En effet, les penseurs de l'après-désastre ne peuvent faire l'économie de cette interrogation critique et radicale : est-il encore possible de philosopher ? Et si oui, comment faire ? Comment penser philosophiquement ?
Theodor Adorno, Max Horkheimer, Emmanuel Levinas et Walter Benjamin ont eu le courage, la force, l'acuité - parfois seulement le désespoir -de penser ce qui s'était passé. Mus par l'indignation et le désir de témoigner, ils ont ressenti l'urgence de confronter leur pensée avec le cri d'agonie des morts d'Auschwitz.
Docteur en philosophie et traductrice, Orietta Ombrosi enseigne l'anthropologie philosophique à l'Université de Bologne.
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Extrait de la préface de Catherine Chalier :
Une longue plainte, faible et déjà moribonde, audible, parfois du moins, par ceux qui continuent d'écouter, en éprouvant l'effroi de vivre alors que le fil qui les rattache au passé est chargé de sang et d'opprobre, de déréliction et de haine, monte encore de la terre d'Europe. Son souffle est fait de l'écho, indéfinissable et lancinant, des millions de mots, balbutiés, murmurés, priés ou criés, dans le désespoir absolu, lors des persécutions, des sévices et des assassinats qui, au XXe siècle, ont fait toucher l'abîme en plein coeur d'une civilisation où les plus nobles concepts prévalaient. La philosophie, la théologie, les sciences et les techniques, la littérature et les arts, si florissants et subtils, héritiers d'un passé riche en idées, en créations et en découvertes, qui faisaient l'orgueil et la passion de cette civilisation, si âpre dans ses luttes contre l'obscurantisme, furent, en quelques années, sommés de servir l'inhumanité ou de disparaître. Toutes les digues élevées par l'esprit et la raison, par la sensibilité et l'émotion, contre le fond ténébreux et redoutable des hommes, cédaient en effet, une à une, face au courant irrésistible d'une barbarie effrayante qui n'eut de cesse de les anéantir. Les livres furent brûlés, les paroles devinrent des slogans meurtriers, les pensées s'éteignirent dans les esprits et, cela est essentiel, la sensibilité et les émotions furent perverties. L'éclair de la compassion, face aux suppliciés, disparut sous un voile de ténèbres.
Le livre d'Orietta Ombrosi parle de cette effroyable histoire, de cette violence inouïe et de cette apocalypse, qui jettent encore une ombre terrible sur le présent. Toutefois, il ne raconte pas les événements dont cette histoire est tissée, mais il dit, de façon forte et, surtout, sans concession à ceux qui estiment qu'il est grand temps de tourner la page, parce que d'autres malheurs requièrent notre attention, que la philosophie ne sort pas indemne de ce désastre. C'est cette pensée, insistante, qui se fraie un chemin dans les pages qu'on va lire, parce que leur auteur a prêté l'oreille à la longue plainte évoquée à l'instant. Ce faisant, me semble-t-il, elle oblige à réfléchir, avec une grande exigence et une intransigeance incompatibles avec le relativisme ou l'empressement à refermer une parenthèse, si terrible soit-elle, à ce qui est arrivé à la raison, du fait de cette histoire. Or, réfléchir à cette question ne fait aucunement fuir son propre temps, le XXIe siècle, les souffrances et les périls dont il est, lui aussi, si plein et si malade. Au contraire, penser aux blessures de jadis, entendre la plainte des Juifs d'Europe assassinés, avec des millions d'autres êtres humains, tous aussi impuissants et tous aussi innocents, comme une question adressée à la philosophie c'est - peut-être en tout cas - préserver les chances de la raison et de la philosophie, voire de l'espoir.
Certains des penseurs convoqués dans ce livre ont pressenti ce désastre et cette interruption, suffocante et si cruelle, du goût de penser, d'aimer et de vivre, bien avant qu'ils ne soient là, à portée de perception et de chagrin. Ils ont vu ce qui venait, ce qui ne cessait de venir. Non pas parce qu'ils avaient quelque don particulier, mais, tout simplement, parce qu'ils n'avaient pas pris le parti de l'abstraction logique et savante, ou encore de la froideur hautaine, contre l'évidence des faits et la souffrance des personnes de chair et de sang, sous prétexte de fidélité à l'exercice d'une raison spéculative résolument sourde à de telles choses, ou encore par prétention à préférer la neutralité aux visages des personnes. Emmanuel Levinas, dans les pages qui suivent, évoque explicitement ce «pressentiment de l'horreur nazie». Un pressentiment qui, dit-il, devait ensuite s'incruster en lui, à la façon d'une hantise ou d'une «tumeur dans la mémoire» dont il voulut mettre l'insondable tristesse au service d'une philosophie rebelle à donner le moindre gage à la dialectique et à l'alliance impitoyable qu'elle noue nécessairement avec le mal. Ce qui ne signifie pas, pour autant, qu'il prit parti en faveur de l'irrationalisme contre lequel il s'éleva, très tôt, pour ses dangers et ses compromissions avec ce qu'il considérait être un paganisme arrogant et sectaire, enclin à célébrer la rudesse propre au culte de l'enfermement dans une nature sans au-delà. Walter Benjamin qui fut une victime de la persécution - sans avoir eu le temps de connaître l'ampleur incommensurable de la Shoah, puisque, craignant d'être arrêté et reconduit à la frontière, il se suicida en 1940 à Port-Bou, lors de sa fuite vers l'Espagne - avait, lui aussi, éprouvé le pressentiment d'un inexorable désastre. Ainsi, dans ses analyses sur le concept d'histoire, son ultime manuscrit, semble-t-il, la réflexion sur la catastrophe se fait-elle insistante. Rédigées dans l'urgence que faisait peser une menace visant la survie même de leur auteur, certaines des thèses de Benjamin peuvent en effet être lues, à juste titre, comme une terrible prémonition de l'imminence des temps sans lendemain. C'est en tout cas l'optique de lecture d'Orietta Ombrosi, une optique assumée avec ténacité et finesse : le fait que, selon Benjamin, la catastrophe consiste en ce que les choses durent, c'est-à-dire en ce qu'elles restent toujours soumises aux maîtres du moment, alors même qu'il est soutenu, dans ce livre, que la Shoah contraint à la méditer comme une rupture exigeant de penser un avant et un après, pose certes une difficulté.
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