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Sentiers sous la neige

Couverture du livre Sentiers sous la neige

Auteur : Mario Rigoni Stern

Traducteur : Monique Baccelli

Date de saisie : 02/12/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4082

Prix : 7.30 € / 47.88 F

ISBN : 978-2-264-04173-9

GENCOD : 9782264041739

Sorti le : 06/12/2007


  • La présentation de l'éditeur

«Là-haut, la montagne est silencieuse et déserte. La neige qui est tombée en abondance ces jours-ci a effacé les sentiers des bergers, les aires des charbonniers, les tranchées de la Grande Guerre et les aventures des chasseurs. Et c'est sous cette neige que vivent mes souvenirs.» À travers ces courts récits, l'écrivain ne parle pas seulement des sentiers et de la vie sur les montagnes de la haute Vénétie, il évoque aussi son retour de captivité, une promenade imaginaire à ski avec Primo Levi, des histoires de chevreuils, nous montrant un homme en harmonie avec les êtres et la nature.

Mario Rigoni Stern, Vénitien d'ascendance autrichienne, est né en 1921. Il commence sa vie professionnelle comme employé au cadastre. En 1938, il est emporté dans le tourbillon de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle il combat en France, en Grèce, en Albanie et en Russie. C'est cette expérience de la guerre qu'il raconte dans son premier roman, Le Sergent dans la neige, publié en 1953. En 1962, il publie La Chasse aux coqs de bruyère, puis plusieurs autres romans consacrés à la guerre dont Histoire de Tönle et Les Saisons de Giacomo. Il vit aujourd'hui sur le plateau d'Asiago, où il consacre son temps à l'amour de sa terre et à l'écriture.

"Grands détectives" dirigé par Jean-Claude Zylberstein





  • Les premières lignes

... Comme tu es maigre, frère !

Désormais le Lager était loin. Il n'y pensait même plus, bien que peu de jours aient passé. Maintenant il gravissait les montagnes en direction de la frontière ; il marchait la nuit, et le jour il se terrait au bord du fleuve comme un animal nocturne. Caché dans les buissons, il fermait les yeux de temps en temps et se laissait aller à un sommeil léger, un battement d'aile suffisait à le réveiller. Pour se nourrir il détachait des branches des bourgeons d'épicéa, des feuilles de hêtre très tendres, des aiguilles de sapin qui venaient de poindre, il cueillait et portait à sa bouche des pousses de framboisier, d'églantier et de myrtillier. Il mâchait lentement en savourant les différentes saveurs, qui étaient en tout cas meilleures et plus agréables que le brouet servi par le IIIe Reich.
Les petits morceaux de pain noir et dur qu'il avait réussi à mettre de côté étaient mangés depuis longtemps et, bien qu'il eût un petit sac de semoule dans sa musette, il ne pouvait pas allumer de feu pour faire cuire la polenta. La semoule il l'avait trouvée dans les décombres d'un immeuble à Graz, après un bombardement aérien. Dans un buffet éventré, au milieu des poutres qui brûlaient et des gravats. Si les SS hongrois l'avaient surpris à ce moment-là, ils l'auraient abattu et laissé sur place. Comme ils l'avaient fait avec ce pauvre fantassin sicilien.
Ce soir-là, quand ils les avaient rassemblés pour les ramener au Lager il s'était caché au milieu des ruines, peut-être aussi parce qu'un vieux qui l'avait observé pendant qu'il creusait lui avait dit : «Geh sofort nach Hause ! Du bist ganz kaputt !» À la tombée de la nuit il avait donc quitté la ville, en s'orientant sur les étoiles. Arrivé à la rivière qui descendait des montagnes, il avait remonté le courant. Après des nuits de marche, un matin il avait vu les Alpes enneigées. Il était arrivé tout près de la route qui conduisait en Italie. Il entendit passer des colonnes de camions; puis ceux-ci s'espacèrent; il observa de petits groupes d'hommes à pied, de soldats à bicyclette ou sur des chars à bancs tirés par des chevaux ou des mulets. En queue, des militaires désarmés ou blessés. Peut-être était-ce enfin et vraiment la fin. Un soir, il était sorti de sa cachette avant qu'il fasse noir et il avait marché à découvert entre le torrent et les champs. Les chevreuils qui paissaient l'avaient regardé passer sans être effrayés.
Il avait continué à marcher vers l'ouest et un beau jour, en sortant du bois pour aller boire dans le torrent, il était tombé sur deux femmes qui étaient en train de semer des pommes de terre dans un potager fraîchement bêché. Elles avaient eu peur en le voyant surgir devant elles, si maigre et dépenaillé, avec un chapeau d'alpin sur la tête. Il les avait abordées en marmonnant «Salut les femmes». Elles l'avaient regardé sans un mot en s'appuyant sur leur pioche, et lui avait ajouté : «Ich gefangen, prisonnier, je rentre chez moi. La guerre est finie. Fertig Krieg.» «Que Dieu te garde», lui avaient-elles répondu, et, après avoir échangé un regard, l'une des deux s'était dirigée vers l'endroit où elles avaient déposé le sac de patates à planter puis elle avait sorti d'un cabas accroché à la barrière une tranche de pain noir qu'elle lui avait tendue sans rien dire. Lui, il avait remercié et il s'était remis en route.


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