Auteur : Laurent Jullier
Date de saisie : 29/11/2007
Genre : Cinéma, Télévision
Editeur : Ed. de l'Amandier, Paris, France
Collection : Ciné-création, n° 1
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-35516-032-5
GENCOD : 9782355160325
Sorti le : 19/11/2007
Radiographie de l'amour qui passe, manifeste punk déguisé en chanson de variétés, les Parapluies de Cherbourg cachent bien leur jeu. Avec eux, Jacques Demy invente le genre du film de regrets, dont les héros vivent leur vie au conditionnel passé.
Laurent Jullier est l'auteur de Hollywood et la difficulté d'aimer, aux éditions Stock, Prix du meilleur livre du Syndicat Français de la Critique de Cinéma en 2004.
Ciné-Création est une collection d'essais sur le cinéma
Extrait de l'avant-propos :
Il y a des cadeaux qui arrivent à point nommé. Certains films sont dans ce cas ; ils affichent avec netteté ce dont nous avions le pressentiment vague, et rendent soudain public ce que nous gardions secret de crainte d'être les seuls à y croire ou de l'exprimer mal. Voici le monde, disent-ils, et nous acquiesçons. Quand ils drainent les foules, nous en profitons pour lire dans leur succès la confirmation qu'ils sont tombés juste. Proclamer notre admiration, alors, nous fait perdre en singularité ; sur ce plan il aurait mieux valu s'enticher de quelque objet d'avant-garde dont l'usage documentaire nous aurait distingué. Mais même les moutons noirs ont besoin de chaleur, et peuvent aimer découvrir que d'autres attendaient la même chose qu'eux. Il manquait une oeuvre pour décrire vraiment comment le jeu se joue, et la voici. Une oeuvre qui range à destination de la postérité les chorégraphies minuscules des gens qui s'aiment et qui ne s'aiment plus - puisque c'est le thème des Parapluies de Cherbourg - une façon de synchroniser son pas dans la rue, de choisir une table au café ou de baisser les yeux en sentant que le monde s'écroule. C'était voué à l'oubli et puis clic ! Tout un réseau incertain de correspondances entre les gestes et les situations se retrouve fixé pour toujours, par un objet aux vertus photographiques. Quelle imprudence ! Nous ne tardons pas à regretter cet élan de confiance. D'abord, une oeuvre de fiction n'est pas censée dresser l'état des lieux d'une portion de réalité ; il ne faut pas prendre les belles histoires pour les preuves de quoi que ce soit, d'autant qu'il leur arrive d'inspirer des comportements au lieu de les copier. Ensuite le succès peut venir à un film pour d'autres raisons que sa capacité à tenir un discours vrai sur les affaires humaines. S'il a permis de passer un bon moment, d'apprécier de délicieux numéros d'acteurs et d'entendre une musique agréable, n'a-t-il pas mérité son bon classement au box-office ? Pourquoi le charger d'être le sismographe des couples qui se fracassent ? Et puis ce cadeau, c'est celui d'un inconnu. Avant de se lancer dans la confection d'un ex-voto - ce qui, d'un certain côté, est le but de ce livre - il serait judicieux de prendre un ou deux renseignements. Pour aller vite, il y a trois grandes figures du metteur en scène de cinéma : l'artiste, le reporter et l'artisan. L'artiste nous réveille. Ses oeuvres, selon la célèbre métaphore oculiste proposée par Marcel Proust, sont moins des photographies que de nouvelles paires de lunettes grâce auxquelles nous accédons au jamais-vu. De là à dire, conformément à la tradition romantique, qu'il joue l'intermédiaire entre les hommes et les dieux et qu'il nous invite à prendre l'ascenseur transcendantal, il n'y a qu'un pas. Alors, pour lui rendre hommage, c'est un culte qu'il faut lui vouer. Le reporter, comme son nom l'indique, rapporte. Il ouvre la fenêtre et commente la vue sur le monde en prenant la mesure de ses changements. C'est à lui qu'on a pensé d'abord en lisant le film comme la confirmation d'intuitions fugaces. Le louer c'est adouber sa version des faits : oui, vous avez raison, c'est bien ainsi que les hommes vivent, maintenant que vous le dites tout devient clair. L'artisan, enfin, se contente d'échanger contre un service l'argent et le temps qu'il nous a fallu lui donner pour voir son film. Ce service ressemble parfois à l'épiphanie provoquée par l'artiste, parfois à l'édification causée par le reporter, mais l'artisan n'avoue jamais de pareilles ambitions. Il va répétant qu'il a fait son travail du mieux qu'il pouvait. Il accepte de s'entendre dire qu'il donne du bonheur aux gens, mais tout juste. Pas d'effusions.
On ne sait jamais avec certitude, cependant, quelle étiquette poser, de l'artiste, du reporter ou de l'artisan. Que le metteur en scène soit mort, ce qui est le cas ici, ou que la possibilité s'offre encore d'aller lui poser la question de vive voix ne change pas grand-chose. Car il en va de cette étiquette comme d'une médaille : l'avis des récipiendaires a moins d'importance que celui du comité chargé de la leur décerner. Parfois, même, ils la refusent. Au cinéma, de surcroît, le travail est collectif : qui dois-je remercier ? Peut-être faut-il entreprendre des recherches savantes sur la genèse du film ? Reconstituer l'histoire de son tournage, traquer les motivations officielles ou secrètes des êtres humains qui l'ont fait, interroger les témoins, les survivants. Bonjour, je suis venu vous remercier d'avoir aidé à faire en sorte qu'un film appelé Les parapluies de Cherbourg existe. Dites-moi aussi, au passage, à quelle hauteur vous y avez contribué... Ou bien rebâtir en archéologue, pourquoi pas, le décor historique de sa genèse ? Stendhal pensait déjà que «pour bien comprendre la plupart des tableaux des grands maîtres, il faut se figurer l'atmosphère moral au milieu duquel ils vivaient». Le risque est grand cependant de momifier l'oeuvre dans son double statut de symptôme et de produit du contexte socio-historique qui l'a vu naître.
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