Auteur : Francis Mizio
Date de saisie : 08/11/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : A. de Kerversau, Paris, France
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 2-9519753-4-1
GENCOD : 9782951975347
Sorti le : 08/11/2007
Quel enseignement essentiel et existentiel nous dispensent les araignées d'eau (gerris gerris) ? Comment est née cette discipline métapsychoaquaphilorelaxante qu'est la contemplation gerritique ? Que faut-il savoir sur ces insectes qui ont fasciné les hommes depuis toujours, ont été l'enjeu d'âpres intérêts et pourraient, hélas, mener le monde à sa perte ?
Afin de répondre à ces questions fondamentales que d'aucuns se posent du jour où ils ont vu la bestiole patiner dans le mol courant d'une rivière, cet ouvrage essentiel, fruit d'une vie de réflexion agrémentée de notes de bas de pages, se propose d'être un parfait manuel de sagesse, une boîte à outils théoriques pour le XXIe siècle, un couteau suisse pour les grands de ce monde. Enfin, et surtout : la solution pour que l'humanité connaisse enfin un millénium de paix et d'harmonie. À l'issue de sa lecture, vous ne contemplerez plus idiot les araignées d'eau et ne vous sentant plus de joie, de bonheur et d'empathie aurez jusqu'à l'envie d'embrasser votre libraire.
Comment se sont établis mes rapports avec les araignées d'eau.
La date exacte de l'épiphanie que j'eus la chance de connaître en observant des araignées d'eau restera à jamais perdue dans mes souvenirs et les brumes de l'alcool, mais cette expérience n'en a pas moins été déterminante pour le reste de mon existence. Il a suffi de quelques-uns de ces insectes, quatre, peut-être cinq, six tout au plus, pour que je me sente soudainement un être différent, pour que m'apparaissent le monde et la réalité à travers un prisme qui change à jamais ma façon de les envisager, pour que j'examine d'une façon radicalement autre comment il m'allait falloir conduire les années qui me resteraient à vivre. Peut-être cette révélation ne me fut-elle communiquée que par une seule de ces bestioles qui flottaient, à peine regroupées sur l'onde, et non pas par les six réunies. Cet individu messianique, s'il fut seul à me transmettre son message profond, je le remercie d'avoir existé. Pourtant, j'ignore tout de lui. Il ne portait pas de nom. N'avait aucune conscience de soi ni de moi. Il est mort certainement quelques heures ( ?), jours ( ?), semaines ( ?) après notre rencontre sans que jamais son improbable encéphale ne puisse évaluer quel séisme son petit bond sur l'eau venait de déclencher dans le mien.
Et plus rien ne fut jamais semblable.
Tragiquement, je suis là qui vous écris laborieusement ces mots, tente de vous décrire avec peine et émotion l'indicible de l'expérience, unique, qui fut la mienne, et je sais cette araignée d'eau être dans ce là-bas, dans cet ailleurs, dans les limbes du passé et le néant de sa mort quasi similaire à celui de sa période de vie. Je garde encore son image : c'était une croix, un signe qui m'avait été tracé sur l'étendue luisante de la rivière assoupie. C'était indubitablement une marque du destin qui m'était adressée. Quoiqu'elle demeure à jamais anonyme, dérisoire, infinitésimale dans le chaos ordonné de l'infinité de l'univers, je pense souvent à elle, à cette araignée, et toujours en éprouve le manque.
Je me souviens toutefois parfaitement du lieu et des circonstances qui me portèrent à prendre en plein plexus ce qui fut soit l'uppercut d'une Révélation ou la caresse lente d'un Satori. Nous venions, mon vieil ami Jean-Louis Monot et moi, de céder à un déjeuner copieusement arrosé dans une auberge des environs de Vézelay, lieu s'il en est chargé de symboles historiques et païens propices aux grandes révélations mystiques ou métaphysiques. Jean-Louis était sur ses terres, celles de son père vigneron. Nous ne pouvions pas faire honte aux traditions de bonne chère et aux siècles d'amélioration des pratiques viticoles. Nous y fîmes donc honneur, avec largesse.
Sortis du repas, il faut l'avouer, totalement pétés, nous projetâmes d'évacuer les brumes bacchanales en nous adonnant à une petite promenade digestive. Nous choisîmes pour ce faire de nous rendre en voiture au bord de la Cure, rivière locale se muant parfois en petit torrent, et plus précisément sous le pont romain touristiquement fameux de Pierre-Perthuis. La route sinueuse convenait à la situation. Exempte de toute maréchaussée susceptible de vous faire souffler dans des trucs délateurs et des machins culpabilisants, elle était d'évidence adaptée à l'ivresse de Jean-Louis. Agrippé au volant il me parlait, encore et encore, de «la grande mystification d'Alise-Sainte-Reine», village qui se serait vu, par pure idéologie perverse, enjeux obscurs et autres magouilles politicardes attribuer le titre de champ de bataille d'Alésia. Jean-Louis avait sa théorie personnelle, portable et de poche sur le sujet : selon lui, Alésia était dans le coin. Il avait lu tout ce qui y avait trait, épluché les erreurs de traduction de la Guerre des Gaules, confronté les hypothèses des autres farfelus qui faisaient une fixette là-dessus. Lui, il avait trouvé.
«Un jour la vérité éclatera», clama-t-il en serrant le frein à main. «Alésia, c'est près de Vézelay. Je le sais. Les descriptions du terrain sont révélatrices. César n'a pas menti. Rien de ce qu'il évoque ne concorde avec la géographie d'Alise-Sainte-Reine. Je suis convaincu, et mieux, je le sens physiquement. Les vibrations ici ne sont pas émises que par la Vouivre dont parlait ce réac de Vincenot.» Posant le pied à terre, sans craindre de s'enfoncer dans ce légendaire courant tellurique, il conclut avec charisme, quoique tanguant un peu : «T'as vu mes boots ? Je t'assure : elles captent les vibrations. Je les perçois. Ici, rien n'est comme ailleurs, et tout prend sens, crois-moi.»
Je méditai ses paroles en cherchant moi-même à améliorer mon pas qui me paraissait légèrement chancelant, et dont l'écho me parvenait avec un différé de quelques secondes.
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