Auteur : Assia Djebar
Date de saisie : 13/12/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Fayard, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-213-63540-8
GENCOD : 9782213635408
Sorti le : 31/10/2007
Après plusieurs fresques historiques évoquant l'Algérie, Assia Djebar, s'abandonnant à un flux de mémoire intimiste, nous donne son livre le plus personnel. Elle ressuscite avec émotion, lucidité et pudeur la trace d'une histoire individuelle dont l'ombre projetée n'est autre que celle de son peuple.
Grandissant entre deux mondes, entre un père instituteur et une mère majestueuse qui lui fait découvrir la magie des fêtes féminines, une fillette porte, en même temps qu'elle découvre le «monde des Autres» à travers sa passion des livres et les confidences d'une amie de pensionnat, un regard fasciné sur son époque : bals européens donnés sur la place du village, prolétaires indigènes guettant dans le noir...
Lorsque la famille s'installe à Alger, la mère se mue en citadine à l'allure européenne et l'adolescente entame une correspondance secrète. Une histoire d'amour s'esquisse. Dans Alger où la jeune fille ne cesse de circuler, après ses cours au grand lycée, elle s'enivre d'espace et de poésie. Un an avant une explosion qui secouera tout le pays, l'amorce de cette éducation sentimentale va-t-elle tourner court ?
Et la romancière de conclure : «Pourquoi ne pas te dire, dans un semblant de sérénité, une douce ou indifférente acceptation : ne serait-ce pas enfin le moment de tuer, même à petit feu, ces menues braises jamais éteintes ? Interrogation qui ne serait pas seulement la tienne, mais celle de toutes les femmes de là-bas, sur la rive sud de la Méditerranée... Pourquoi, mais pourquoi, je me retrouve, moi et toutes les autres : "nulle part dans la maison de mon père" ?»
Elue à l'Académie française en juin 2005, Assia Djebar est l'auteur de quinze romans traitant de l'histoire algérienne, de la situation des femmes et des conflits autour des langues en Algérie. Traduite en vingt-quatre langues, son oeuvre a été plusieurs fois couronnée par de grands prix internationaux.
Pas facile, pour une petite musulmane, de grandir et de s'émanciper dans l'Afrique du Nord de l'après-guerre. La mémoire vive de l'académicienne Assia Djebar...
Comment, alors, déroger aux préceptes du père tant admiré ? En dévorant Baudelaire, Alain-Fournier, Rimbaud, Péguy et Gide, en s'enivrant de la beauté des mots français et en cachant les promenades avec le fiancé, bien pâles parodies des plaisirs adolescents. L'écriture prendra la relève. Elle se fait ici maternelle, incantatoire, follement affranchie. L'autodévoilement n'est pas achevé. On attend avec impatience la prochaine séquence.
Ultime minute d'arrêt : ma main tendue accroche le coin du voile, tout près du corps masqué de la jeune dame. Est-ce que, dehors, je saurai la guider lorsque, toutes deux, nous nous avancerons ?
Celle que j'escorte porte sur le nez un triangle d'organza qui laisse libres ses yeux - c'est le privilège des femmes de ce port repeuplé de réfugiés andalous, trois siècles auparavant. Dans la rue, la dame blanche marchera, regard fixé au sol, ses cils palpitant sous l'effort : moi, je ne me sens pas seulement sa suivante, mais l'accompagnatrice qui veille sur ses pas.
Ma mère, bourgeoise mauresque traversant l'ancienne capitale antique, elle, la dame d'un peu plus que vingt ans, a besoin de ma main. Moi, à trois ans peut-être, puis à quatre, à cinq, je sentirai qu'une fois dehors mon rôle est de la guider, elle, devant les regards masculins. Nous longeons quelques rues, d'abord derrière l'église, puis nous cheminons le long du cirque romain ; nous continuons devant une enfilade de maisons anciennes - chacune avec porte de bois peint en vert, en bleu et présentant une lourde main de bronze pour heurtoir.
La marcheuse est ensevelie sous la soie immaculée, elle dont on ne pourra apercevoir que les chevilles et, du visage, les yeux noirs au-dessus de la voilette d'organza tendue sur l'arête du nez. Ma main frôle le tissu de son voile; je me sens si fière de paraître à ses côtés ! Je la guide, comme on le ferait pour une idole mystérieuse : moi, son enfant, je dirais son page, ou même son garant, tandis que, s'éloignant de la demeure de sa mère, elle se dirige lentement vers une autre maison familiale.
Les regards des hommes - boutiquiers dressés, badauds assis ou simples curieux - se posent sur nous deux (c'est le début d'un après-midi ensoleillé) ; ils nous réunissent.
Mais si on la fixe, elle, bien qu'invisible, reconnaissable à maints détails du voilement, du gonflement du tissu souple aux hanches, son regard baissé ou se portant au plus loin, moi, la fillette, je ne compte pas !
Je me sens fière car j'introduis ma mère - que je sais la plus belle, la plus désirable - à toute la ville, au monde entier : ceux qui l'admirent, je pressens déjà qu'ils nous jugent, qu'ils nous guetteront, méfiants et circonspects...
Il m'arrivera de penser (mais plus tard) que ces voyeurs, je pourrais les braver - pour elle, pour nous deux !
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