Auteur : David Serge
Date de saisie : 13/11/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-234-06072-2
GENCOD : 9782234060722
Sorti le : 31/10/2007
«Si un jour tu écrivais cette histoire, tu devrais l'appeler Gründlich.
Ce serait un drôle de titre.
C'est un mot allemand, pas exactement traduisible. Disons que c'est l'idée de faire le boulot soigneusement, méticuleusement, jusqu'au bout, sans en laisser une miette.
Elle aimait tant l'Allemagne.
Elle a toujours été gründlich, ta petite fille. Elle t'a aimé gründlich, dès la première nuit. Tu étais si séduisant, dans ton malheur. Ensuite elle a fait le boulot gründlich, rien à redire. Elle t'a raccommodé, elle t'a réconcilié, elle t'a avalé tout entier, comme elle avalait les cerises, avec les noyaux.
Si seulement tu avais voulu, elle t aurait emmené au bout du monde. Et jusqu'en Chine, puisque tu y as rendez-vous, avec le secret de ta vie.
Mais, petit juge, c'est loin, la Chine. Et un beau jour, tu le savais bien, elle te plaquerait là, tout seul avec un sac de cerises, dans les riantes avenues de ton joli quartier. Gründlich.»
Gründlich est le deuxième roman de David Serge, après Les langues paternelles.
Jean-Daniel Morgennes
Et tout ça pour une femme qui n'était même pas mon genre.
Pas la peine de chercher, c'est du Proust. Elle a tout de suite cité Proust. A la deuxième, ou la troisième rencontre. Pas du vrai Proust, bien sûr. La vraie phrase est plus longue. Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre. Voilà la citation, trois lignes, j'ai vérifié. On ne se refait pas. Tout vérifier, tous les détails, c'est mon métier. Elle en avait besoin au début, de citer Proust. Il fallait qu'elle brille. Déjà cette obsession des marques. Kenzo, Christian Lacroix, Fauchon, tout ce qui brille. Et Proust dans le lot. Moi, je remarque ces trucs-là. Les petits détails qui tuent. Chacun son talent.
Ah non, elle n'était pas mon genre. Tout ce qui brille m'aveugle. Ceux qui rient, ceux qui bougent, ceux qui parlent trop fort, tous ceux-là me font peur. Instinctivement, je me terre, je cherche la pénombre, je fais le gros dos. Le plus loin possible du centre du rond de lumière. Je suis un embusqué, je guette, j'attends mon heure.
Et pourtant, autant le dire tout de suite, je ne regrette rien.
Quand j'ai accepté l'invitation d'Anne Mingam, mes intentions étaient strictement professionnelles.
Des invitations de ce genre, j'en recevais par dizaines. Conférences, colloques, débats, machins, bidules. On dirait qu'ils sont quelques milliers, dans le monde, payés à ça : attirer les types un peu connus dans tous les traquenards imaginables. Le baratin qu'ils ont ! Votre talent, le courage de votre démarche, l'exemple que vous donnez, dans votre pays et bien au-delà des frontières. Etc., etc. La plupart du temps, je faisais le mort. Mais parfois, j'acceptais. Je ne saurais dire pourquoi. Le bagout, l'aisance, la démarche, le maintien, la motivation, la ténacité. Et puis le charme, aussi, bien sûr. Mais oui, le charme. Mais oui, même moi, Jean-Daniel Morgennes, je suis sensible au charme.
Pourquoi je l'ai reçue, elle ? D'abord, par curiosité pour ce fax envoyé du bout du monde.
De passage à Paris le tant, je serai heureuse de vous rencontrer pour vous en dire plus. Habituellement ils bafouillent, supplient, quémandent, flattent. De passage à Paris le tant. Elle ne me laissait aucun autre choix, que de la caser entre deux interrogatoires. Côté motivation, avec elle, j'ai été servi. Aussitôt assise sur la petite chaise de mon petit bureau du Palais de justice, où je l'ai reçue, elle m'a tout sorti. Tous les arguments possibles. Le peuple neuf, la chute du Mur, le vent de l'histoire, le rôle de la France, tout à rebâtir, et tous si désireux d'éviter les pièges du capitalisme, si vous saviez. Un public garanti. Une motivation que vous ne pouvez pas imaginer. Une couverture abondante dans la presse locale et nationale. Qu'elle soit capable d'aller jusqu'au bout du but qu'elle s'était assigné, je l'ai senti d'emblée. Jusqu'au bout, quoi qu'il arrive. Toutes les conférences que nous organisons cassent la baraque, si vous me passez l'expression. Elle a vraiment dit : si vous me passez l'expression. Elle parlait comme ça : si vous me passez l'expression. C'est le genre de phrase qu'on prononce, dans la diplomatie. Je le sais, j'en ai vu défiler quelques-uns, dans mon petit bureau, des diplomates, qui avaient forcé sur la note de frais. Et quand je lui ai dit oui, elle a semblé si heureuse, que j'ai été tout de suite certain que les choses se passeraient convenablement.
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