Auteur : Jean-François Pocentek
Date de saisie : 29/11/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Lettres vives, Castellare-di-Casinca, Corse
Collection : Entre 4 yeux
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-914577-37-3
GENCOD : 9782914577373
Sorti le : 31/10/2007
Parfois, il n'en faut pas plus. Juste ça. Un qui n'est pas comme les autres, et une sourde haine dans l'ennui des saisons répétées. Dans un silence de canal d'hiver, ils sont arrivés lentement, avec de l'alcool dans la bouche, du rire dans les dents et du froid dans la tête. Ils l'ont pris sous les bras, l'ont amené au milieu de la pièce, et là, sur le plancher, ils lui ont cloué les pieds.
J.-F. P.
Né le 17 mai 1958 à Valenciennes, dans ce Nord où il a toujours vécu, Jean-François Pocentek a quitté l'Enseignement pour travailler auprès des publics les plus en difficultés, dans le cadre d'organismes de formation.
La Clémence du matin
A L'ENTRÉE DU sentier, une femme était là, sur le pas de sa porte. Un seuil de pierre bleue. Elle finissait de laver le sol de carreaux rouges de sa maison, et le petit bout de soleil malade qui nous servait d'illusion en ce frais matin faisait miroiter l'eau restée dans les fissures de la pierre. Elle se mit à genoux, dans une odeur d'huile de lin, un goût de lassitude et une lumière de pauvres.
Quand elle eut fini de tordre sa serpillière, en faisant saillir des veines d'un bleu sombre sur l'avant de ses bras, elle saisit le seau, s'approcha du canal, et laissa couler lentement l'eau bleuie, la mousse fugace et les poils en boules de son chien qui s'appelait sans doute Youki.
Alors, elle posa près de sa porte, contre le mur, son seau renversé, la serpillière pardessus, le balai tête en l'air, et elle quitta le monde. Dans la petite cuisine, elle allait peut-être boire une tasse de chicorée, lire le journal posé bien à plat sur la table, ou encore allumer le poste pour entendre chanter des choses qu'elle ne comprenait pas.
Je n'en sus jamais rien, parce qu'on ne sait jamais ce qui se passe derrière la figure et la porte fermées des gens qui vivent, là-bas, près du canal, au bout des jardins.
Comme ce serait doux...
Comme ce serait doux de faire ses adieux. De se lever un matin pour dire doucement, au monde et à ceux qui y vivent, que la farce est accomplie, qu'il est temps, quoi qu'on nous en dise, de quitter le paysage.
Ce serait doux d'aller vers ceux qu'on aime, avec un coeur qui sourit, des mains et des lèvres qui battent, et des mots au bout des doigts.
Bien sûr, ils comprendraient, puisqu'ils aimaient.
Ils mettraient du vent dans nos sacs, du vent et de légers parfums. Pour la route. Pour le souvenir. Ils donneraient aussi tous les proverbes, toutes les sentences, toutes les paroles qui bâtissent la vie, quand la bouche qui dit est loin de l'oreille qui doit entendre. Ils donneraient l'héritage à celui-là qui veut quitter le paysage.
C'est cela.
Elle avait dû faire ainsi, la femme de la première maison de l'entrée du sentier.
Comment l'appeler autrement ? Je ne savais pas son prénom, et depuis les temps où je venais ici, je ne connaissais rien d'elle, si ce n'est ses silences, et ce goût qu'elle avait de ranger et de laver chaque matin sa maison, comme pour recommencer le monde.
Mais elle avait dû, un jour, faire ainsi. Faire ses adieux à un autre monde, un autre paysage. Quitter ceux qu'elle aimait, les embrasser, leur toucher les cheveux, passer sa main déjà vieille sur des joues, des yeux, des ventres, des jambes. Et puis ne plus se retourner, marcher glorieusement vers cette première maison du sentier qu'elle aurait charge de ranger et de laver, chaque matin, jusqu'à sa nuit.
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