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La banquise

Couverture du livre La banquise

Auteur : Jean-Pierre Chabrol

Date de saisie : 09/11/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Presses de la Cité, Paris, France

Collection : Romans Terres de France

Prix : 18.90 € / 123.98 F

ISBN : 978-2-258-07575-7

GENCOD : 9782258075757

Sorti le : 02/11/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Au pied du mont Lozère, dans un petit village cévenol, Clémence, dite «la Banquise», affronte farouchement, pour l'amour de son fils, toutes les tourmentes du XXe siècle...

Dévalant des cimes sauvages du mont Lozère, l'indomptable Clémence, superbe rousse de vingt ans, devient la buraliste de Bouscassel, village huguenot typique des Cévennes. Peu à peu, elle se fait accepter de ce peuple truculent et sarcastique de paysans et de mineurs, jusqu'à devenir «leur» Clémence, et réussit à imposer Henri, l'enfant sans père qu'elle idolâtre.
Mais l'Histoire vient bousculer les familles. Après l'allégresse du Front populaire, voici la guerre d'Espagne, celle de 1940, l'Occupation. Des hommes s'introduisent dans la vie de cette gaillarde d'apparence glaciale, de Paco le dinamitero au capitaine Amadeus Kandler, mais son fils l'emportera toujours. Pour lui, elle ira au-delà de l'imaginable...

L'univers romanesque de Jean-Pierre Chabrol est peuplé de personnages magnifiques. Clémence, femme du peuple et force de la nature, restera parmi ses plus inoubliables héroïnes.

Jean-Pierre Chabrol fut dessinateur, journaliste, conteur, homme de radio et de télévision, comédien et romancier. Il a publié près de quarante ouvrages dont la très célèbre série des Rebelles.





  • Les premières lignes

Les premiers âges de la terre avaient parsemé le crâne du vieux mont chauve de rocs énormes, du granité sans angles, pierres couchées, pierres levées, dolmens et menhirs d'avant le premier humain, colosses debout évoquant d'inquiétants pèlerins enveloppés dans leurs capes, monstres accroupis prêts à bondir, cavaliers tellement cuirassés qu'ils ne formaient qu'une masse avec leurs pesantes montures... Cette armada dépareillée donnait en ordre dispersé l'assaut sur les pentes du sommet, exhortée par une piétaille de sorciers voûtés et de sorcières encagoulées, attaque fantastique dans son inlassable élan immobile. Et les grands vents, la tramontane tantôt et tantôt le marin, jouant des trous et des bosses de ces guerriers à l'affût, en tiraient de longs hurlements d'agonie.
L'hiver, la nuit tombante dotait cette populace pétrifiée d'une vie délirante. Chaque soir, l'écolière devait traverser ce cauchemar de granité. Elle courait à perdre haleine, de toute la vitesse de ses jambes courtes mais musclées, infatigables, avec de brusques écarts pour éviter des bottes de Sept Lieues ou la face plate au nez épaté d'un cyclope sortant soudain de terre devant elle. Et lorsque le pan de son tablier frôlait l'une de ces peaux granuleuses, elle ne pouvait s'empêcher de marmonner des excuses sans ralentir pour autant. Chaque trajet quotidien était une fuite affolée dans l'histoire et les légendes au programme du cours élémentaire première année. La fillette serrait convulsivement son manche de pioche, résolue à se battre jusqu'au lever du soleil comme la brave petite chèvre de Monsieur Seguin.

Clémence Tardiou avait toujours haï la terre, elle disait volontiers «la glèbe» avec plein de salive comme pour cracher le mot qu'elle croyait péjoratif. Aujourd'hui même, elle se demandait de quand datait cette haine. Elle croyait se souvenir de cette scène : elle avait peut-être à peine quatre ans, elle était assise au pied d'un pommier rabougri, regardant son père courbé, pesant de tout son poids sur les mancherons de la charrue tandis que sa mère tirait de toutes ses forces, hurlant des insanités, sur les rênes du mulet. Le soc s'engluait dans une matière de la couleur et de la consistance du caca.
L'équipage peu à peu s'éloignait d'elle, la nuit tombait. Ni son père ni sa mère ne se retournaient un instant pour la regarder. La terre fumait sous leur pas répandant une odeur répugnante. Elle s'accrochait à leurs sabots, entrait avec eux jusque devant la cheminée. Quand plus tard on traînait Clémence aux enterrements, sur le bord de la fosse, elle comprenait que la terre avait enfin gagné... A ce seul souvenir, aujourd'hui encore, lui en venait en bouche un goût boueux comme si elle était enterrée vive et nue.
Elle aimait par-dessus tout les choses dures, lisses et brillantes. Elle garda assez longtemps une bille provenant d'un gros roulement, qu'elle prenait plaisir à serrer secrètement jusqu'à la réchauffer dans le creux de sa main. Mais son seul jouet, son unique poupée fut et resta un manche de pioche. Elle caressait sans fin la rondeur du bois poli et durci par la sueur d'innombrables paumes calleuses. Elle apprit très vite à cracher dans ses mains avant de l'empoigner aux bons endroits de sa longueur, elle exécutait ainsi des moulinets redoutables. Pour mancher un outil ou un autre, dans cette maison on avait toujours besoin d'un gourdin, mais quelques plaies et bosses firent renoncer qui tendait la main vers le jouet de la terrible gamine.
Elle n'existait pas pour ses trois aînés, et si peu pour ses parents toujours abrutis de travail. Les Tardiou étaient les paysans les plus pauvres de la commune, leur bien était si maigre qu'ils passaient leur temps sur le champ des autres. Ils ne se retrouvaient ensemble que le dimanche à l'office, sur les bancs du fond, et encore ! s'il restait de la place au temple.
Elle avait beau fouiller sa mémoire, elle ne se souvenait d'aucune couleur. Sa petite enfance était tout entière peinte en marron sale et huileux, excrément grand teint. Pas la moindre fleur. Ni le moindre moment de paresse reposante, hormis le dimanche matin au temple quand on lui laissait un siège, mais on risquait le coup de pied de la mère dans les chevilles pour vous réveiller en plein sermon.
Le mot repos n'existait pas, on disait «la pause» et la pause, c'était le tricot. Quand on avait les mains vides une minute, un ricanement sans tendresse vous faisait sursauter : «Qu'est-ce que tu attends ? qu'il pleuve ?...»
Elle était rarement battue puisqu'elle obéissait. Jusqu'à l'âge de dix ans, elle croyait que le monde, c'était ça.


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