Auteur : Mohamed Ennaji
Préface : Régis Debray
Date de saisie : 17/11/2007
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Mille et une nuits, Paris, France
Collection : Essai
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-7555-0039-4
GENCOD : 9782755500394
Sorti le : 31/10/2007
"Voici un auteur qui n'a pas froid aux yeux.
Il n'y a pas que la mort et le soleil qui ne peuvent se regarder en face, le lien d'autorité aussi. Mohammed Ennaji l'affronte sans ciller. Les circonspections recommandées quand on aborde le thème de la domination de l'homme par l'homme s'imposent encore plus dans le monde arabe, où les mystères du despotisme s'enveloppent encore d'une aura frissonnante et sacrée. La croyance en Dieu y sert, plus ou moins explicitement, de contrepoint, voire de support à l'allégeance au chef.
Or justement, là est le défi que relève Mohammed Ennaji. Pour désacraliser le pouvoir d'État, il faut le reconduire non seulement à sa racine, qui est religieuse, mais désenterrer la racine de la racine, en fouillant encore plus loin dans l'inconscient collectif : la pratique apparemment révolue de l'esclavage et son empreinte persistante au fond des mentalités. L'historien marocain montre, preuves documentaires à l'appui et par une minutieuse enquête historique, que l'État musulman poussé sur les décombres des anciens royaumes d'Arabie en a repris non seulement les rituels et les lois civiles, mais leur institution fondamentale : l'esclavage.
Statut, ascendance ou couleur de peau, il n'y avait pas, même au temps du Prophète, d'égalité entre les croyants. C'est dire qu'il n'y a pas eu d'âge d'or, et que le monde arabe ne trouvera un avenir de liberté que s'il accepte de déconstruire ses légendes et de regarder son passé en face, de se désengluer d'un héritage plus ou moins inconscient, qui, comme tous les autres, l'occidental inclus, est aussi glorieux que piégé."
Mohammed Ennaji est professeur à l'Université Mohammed V à Rabat. Après des recherches d'histoire économique et de sociologie rurale, il investit des domaines jusque-là méconnus, tel l'esclavage dont il est l'un des pionniers dans le monde musulman avec son livre Soldats, domestiques et concubines (Balland, 1994).
Dans le monde arabe, et plus largement sur le continent africain, l'esclavage a largement préexisté à l'avènement de l'islam : on en trouve trace dès l'Antiquité. Au Moyen Age, il y était monnaie courante et faisait partie de l'ordre naturel des choses. Ainsi le Coran, qui date du VIIe siècle, ne remet pas en cause cette institution. En revanche, il propose d'améliorer le sort des esclaves, et d'affranchir les croyants. Pourtant, par le fait même que la loi musulmane n'interdit pas la traite, elle la tolère. L'islam a-t-il alors une part de responsabilité dans ce phénomène ?...
Le Marocain Mohammed Ennaji est "un auteur qui n'a pas froid au yeux", écrit Régis Debray dans sa préface à Le Sujet et le mamelouk. Cherchant à comprendre les fondements du lien d'autorité dans le monde arabe, "la force d'un tel lien et le pouvoir quasi absolu qui demeure aux mains des chefs d'Etat aujourd'hui", cet historien affirme que "l'esclavage fut un aspect déterminant des relations sociales dans le monde arabo-musulman"...
L'auteur remonte donc à la genèse du pouvoir, c'est-à-dire à la période de l'avènement de l'islam et sous les dynasties omeyyades (661-750) et abbassides (750-1258).
Extrait de l'introduction :
Aux sources des structures du lien d'autorité
Il serait question dans la littérature islamiste de refonder l'État juste des origines, qui repose sur la fraternité des croyants et sur les principes égalitaires établis par la religion. La question est cruciale, qui consiste à interroger les fondements d'un tel État à sa naissance même, et au cours des siècles l'ayant suivie. Le présent travail aborde précisément ce point à travers la nature et les fondements du lien d'autorité dans le monde arabe. Comment peut-on expliquer la force d'un tel lien et le pouvoir quasi absolu qui demeure encore aux mains des chefs d'État aujourd'hui ?
Dans quelle mesure la genèse de l'État rend-elle compte d'un tel état de choses ? Peut-on détacher l'État quasi mythique des califes orthodoxes des États qui lui succédèrent et se refuser à l'inscrire dans un continuum historique que l'avènement de l'islam n'est pas parvenu à rompre ?
Ce travail est né de l'urgence de comprendre une autorité parfois fascinante par le mystère qui l'entoure, mais non moins terrifiante par les abus auxquels elle peut donner lieu, et, en tout cas, remontant, dans son essence, à une rationalité d'un autre âge. Le changement social dans le monde arabe en appelle l'intelligence sans laquelle aucun projet de société cohérent et solide ne peut y voir le jour.
C'est bien dans cette perspective que nous nous situons. Si dans les chapitres qui suivent le récit inaugural, le livre traite de la période d'avènement de l'islam et des grandes dynasties omeyyades (661-750) et abbassides (749-1258), c'est en réalité bien du présent qu'il est question, de la volonté d'en rendre plus intelligibles les modalités d'exercice du pouvoir. Cette période ne relève pas d'un choix arbitraire, elle est tout simplement incontournable. On ne peut se dispenser du détour par le moment fondateur. C'est de ce côté-là qu'il faut regarder pour appréhender le présent où le mort saisit toujours le vif.
Il est clair que les fondements du pouvoir dans le monde arabe trouvent leurs racines précisément dans ce terreau-là. Aussi examinerons-nous cette période de près, non seulement parce que ce pouvoir y puise sa légitimité, mais aussi et surtout parce qu'on y lit plus limpidement sa genèse. Dans les sociétés arabes d'aujourd'hui, les mécanismes ayant présidé à la naissance de ce pouvoir sont pratiquement illisibles, du fait qu'ils sont occultés par l'illusion de modernité affichée par des institutions venues d'ailleurs. Remonter aux origines écarte de tels paravents. Par ailleurs, le monde arabe est encore loin d'avoir vécu de véritables mutations politiques et culturelles ouvrant la voie à la démocratie et à la liberté. La forte prégnance du religieux en reste un des obstacles majeurs.
La question de la nature du lien d'autorité conduit à en poser une autre, brûlante de nos jours, celle des liens entre champ religieux et champ politique. Nous avons tenté de l'approcher autrement que de coutume. La servitude a été une clé très utile en effet pour déverrouiller l'espace du sacré en en désacralisant l'approche, plus explicitement en l'abordant à partir du lien d'autorité. Trois liens sont ainsi convoqués : maître-esclaves, roi-sujets, divinité-fidèles. Le passage de l'un à l'autre permet d'en capter les interrelations, et de mieux éclairer l'enjeu du changement social et politique en soulignant combien il serait naïf, à présent, de poser ce problème en dehors de toute discussion de fond sur la place de la religion dans la société, c'est-à-dire sans envisager de ruptures fondamentales.
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