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Natures mortes

Couverture du livre Natures mortes

Auteur : Philippe Bouin

Date de saisie : 08/11/2007

Genre : Policiers

Editeur : Archipoche, Paris, France

Collection : Archipoche

Prix : 6.50 € / 42.64 F

ISBN : 978-2-35287-051-7

GENCOD : 9782352870517

Sorti le : 07/11/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Fixer le regard des hommes à l'instant précis où ils passent de vie à trépas : tel est le but mystique que s'était fixé Joachim Debbas, un créateur de génie. Est-ce pour avoir voulu repousser les frontières de l'art, de la science et de la morale qu'on l'a réduit au silence ?

Pourtant, le nom de Debbas est sur toutes les lèvres. Un galeriste s'apprête à mettre en vente trente-sept toiles inédites du peintre au moment même où son golem hante l'allée des Brouillards et terrorise la communauté libanaise de Montmartre.

Pour Flora Régnaud, de l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, la Butte n'est pas cette carte postale aux tons pastel qui enchante les touristes ; plutôt un marigot où s'ébattent dissimulateurs, escrocs, faussaires, pillards et assassins...

Qui est qui dans ce monde de faux-semblants où se mêlent l'art, la vengeance et la mort ? Un écheveau que la jeune inspectrice devra démêler avant que d'autres regards ne se figent...

Philippe Bouin, né en 1949, est l'auteur de douze romans policiers. Plusieurs mettent en scène le personnage de soeur Blandine, dont la dernière enquête, La Gaga des traboules, a paru en 2007 aux éditions de l'Archipel. Mister Conscience (Archipoche, 2006), son premier thriller, a reçu le prix LGM-Lire.

Inédit
«Quelle imagination déjantée ! Philippe Bouin alterne dialogues et descriptions avec un talent scénaristique incontestable.»
(Technikart)





  • Les premières lignes

Fichu réveil. L'homme, peu à peu, réalise qu'il est enchaîné, avachi sur le sol en position foetale. Ses poi­gnets brûlent, ses chevilles le tiraillent - des anneaux cadenassent ses chairs indurées. D'un mouvement machinal, il tente de se redresser. La manoeuvre lui extirpe un cri sourd. Quelle qu'en soit la partie, son corps le fait souffrir. Son crâne par-dessus tout -ouvert, il le sent, sur l'aire occipitale. Son cuir chevelu est poisseux, du sang coule sur sa nuque. Il veut tâter la plaie, estimer sa profondeur, mais son geste s'arrête au seuil des clavicules. Inutile d'insister, ses chaînes sont trop courtes. Pourtant, il doit se relever, il ne peut rester à terre, cloué, résigné comme un chien. Alors il se concentre, analyse, diagnostique, inventorie ses maux, cherche le mouvement optimal qui conjurera la douleur.
Théorie minimis, principe de moindre action, il est enfin assis, ou plutôt recroquevillé, le dos collé à un mur froid. Ses facultés sensorielles reviennent. Olfactives, d'abord, le nez agressé par des relents pharmaceutiques. Que sent-il au juste ? Il n'en sait rien, étranger à l'osmologie médicale. Ses narines ne témoignent que d'un vif picotement, irritant et tenace, lié aux agressions d'une puanteur sudorale. Sa vue, ensuite, s'habitue à la pénombre. «Où suisse ? s'interroge-t-il en fouillant l'obscurité, c'est quoi ce cauchemar ?» Il force sa mémoire, revisionne le film de ces derniers jours. Que de larmes sur l'écran, de morts et d'épouvante. La frayeur envahit chaque plan, l'horreur noircit les images, l'intrigue est infernale. L'adjectif lui convient, sa trame est monstrueuse. Quoique diabolique la qualifierait mieux encore. Sa raison fait valoir qu'elle suinte d'ésotérisme, un terme qu'il déteste, ridicule et fumeux. Mais il a beau chercher, il n'en voit pas de plus précis. «Je n'en ai rien à foutre de ces meurtres, grince-t-il, ce sont leurs oignons, pas les miens.» Si au moins il savait qui l'a amené là, il pourrait se justifier, prouver à son geôlier qu'il est une erreur de casting, un figurant anachronique.
- Ça y est, t'émerges enfin ?
Une voix d'homme, rocailleuse, altérée, retentit sur sa gauche. Perchée très haut, dans l'encoignure d'une passerelle, une veilleuse de chantier éclaire à peine l'es­pace. Malgré son indigence, son halo lui permet de dis­tinguer son voisin. La surprise est mauvaise, il déteste ce porc. Depuis peu, il est vrai.
- Décidément, on ne se quitte plus, raille-t-il... T'es enchaîné ?
Bizarre, comme celle de ce verrat, sa voix est dysphonique, il n'en reconnaît pas la musique.
- Ouais, autant que tu me parais l'être, grogne l'autre... Ça me sidère, ce binz, tu ne devrais pas être là, t'es en dehors du coup.
Sur ce point, ils sont d'accord, ce qui n'a pas toujours été le cas. Mais à quoi servirait d'en disserter ? À rien, le mal est fait. Mieux vaut, se suggère-t-il, utiliser sa salive pour des questions utiles.
- Où on est ? T'en as une idée ?
- Pas vraiment, répond le type au timbre rauque. L'endroit ressemble à un vieil entrepôt, un hangar
retapé. Ce dont il est certain, c'est qu'il longe une ligne de chemin de fer ; il a entendu des convois. De même, claque-t-il des dents, qu'il y fait un froid mortel. À ces mots, l'homme au crâne ouvert s'aperçoit qu'il grelotte. Au mieux de sa forme, le thermomètre doit tutoyer les 5 °C. Que faire pour combattre l'ankylose et la chair de poule ? Parler, bien sûr, parler de ce drame qu'ils ont tra­versé. Lui en figurant, son fumier de compagnon en acteur principal. D'ailleurs, pourquoi attendre ? Ce salaud doit lui rendre des comptes. Et tout de suite, pas demain !... Demain sera trop tard... Mais par quoi com­mencer ? Les bobines sont mélangées.
- En clair, tu sais quoi de ce boxon ? anticipe l'acteur qui devine ses pensées.
- Des choses que tu ignores, et vice versa, c'est logique.
- Logique ? grasseye l'autre en ricanant. Il n'y a que toi pour en voir dans ce foutoir... Un sac de noeuds, voilà ce que c'est, et encore sans ficelle...
Une quinte de toux jugule son persiflage. Il la met à profit pour réfléchir à toute allure.
- J'ai un marché à te proposer, reprend-il d'une voix de rogomme, tu me racontes ta version et je te livre la mienne.
- Sans mentir ? Franchement ? C'est pas ton genre.
- Tu as ma parole.
- J'ai appris à m'en méfier... C'est quoi, le bénéfice ?
- Qu'à deux on a une chance de reconstituer ce puzzle.
- T'appelles ça un puzzle ? Tu te plantes, l'ami, c'est un labyrinthe.


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