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Ethique et politique du traduire

Couverture du livre Ethique et politique du traduire

Auteur : Henri Meschonnic

Date de saisie : 03/11/2007

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Sciences humaines

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-86432-516-1

GENCOD : 9782864325161

Sorti le : 26/10/2007


  • La présentation de l'éditeur

Ce livre prend la suite de Poétique du traduire.
Traduire est un acte de langage, et tout acte de langage implique une éthique de langage.
Ainsi la poétique du traduire ne saurait être comprise comme une réflexion régionale et autonome sur ce que c'est que traduire, et même spécialement ce qu'on appelle la littérature.
Au contraire, la poétique du traduire montre que chaque traduire expose sa théorie du langage et que le langage implique un continu et une interaction avec l'art, l'éthique et le politique, la politique.
Traduire en est le laboratoire expérimental, le terrain majeur d'une critique des idées reçues concernant le langage, où la critique du rythme fonde une éthique et une politique du traduire.



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  • Les premières lignes

UNE ÉTHIQUE DU TRADUIRE

Une éthique du traduire suppose d'abord une éthique du langage. Et une éthique du langage suppose une théorie d'en­semble du langage, une théorie critique au sens de Horkheimer, par opposition aux théories régionales qui font l'hétérogénéité actuelle des catégories de la raison, et des disciplines univer­sitaires : le langage aux linguistes (avec toutes ses différencia­tions techniques, qui sont toutes nécessaires, techniquement), la littérature aux littéraires, la philosophie aux philosophes, et selon des cloisons scolaires l'éthique pour des spécialistes de l'éthique, comme la philosophie politique pour ses spécialistes et ainsi de suite, de spécialité en spécialité.
Et la pensée du langage sans poétique, au lieu de penser l'éthique avec et par la poétique, au lieu de penser le politique avec et par la poétique, pour une poétique de la société, n'est qu'un académisme scolaire. C'est le maintien académique du dualisme du signe, avec toute sa déclinaison, de la lettre et de l'esprit, de l'identité et de l'altérité, confortée par le théologico-politique.
Avec ces trompe-la-pensée que sont, pour le traduire, les notions de fidélité et d'exactitude. Fidèle à quoi ? À la langue ? et laquelle ? Mais la langue n'est pas le langage. Il ne faut pas confondre.
Si on ne pense pas le langage en pensant l'éthique, il y a un flou caractéristique dans la pensée, surtout dès qu'il est question du poème. C'est, par exemple, ce qui apparaît dans l'éthique de Lévinas et qui le rend, à mon sens, si perméable à Heidegger, cette essentialisation généralisée de la langue, de la poésie, de la germanité et qui mettait tout le traduire dans le comprendre, ce que certains répètent encore, comme Ricceur.
Je ne définis pas l'éthique comme une responsabilité sociale, mais comme la recherche d'un sujet qui s'efforce de se constituer comme sujet par son activité, mais une activité telle qu'est sujet celui par qui un autre est sujet. Et en ce sens, comme être de langage, ce sujet est inséparablement éthique et poétique. C'est dans la mesure de cette solidarité que l'éthique du langage concerne tous les êtres de langage, citoyens de l'humanité, et c'est en quoi l'éthique est politique.
La poétique est aussi une éthique, puisqu'un poème est un acte éthique car il transforme le sujet, celui qui écrit et celui qui lit. Par quoi il transforme aussi tous les autres sujets, du sujet philosophique au sujet freudien.
Avec les choses du langage, de la littérature et des littéra­tures, donc aussi de la traduction, l'urgence est de mettre en désordre, de mettre en déroute les idées reçues. Du moins, sans se faire d'illusions, de travailler à ce que Rémy de Gourmont appelait des dissociations d'idées. Par rapport aux idées tellement associées, tellement installées, qu'elles en sont même arrêtées. C'est-à-dire qu'elles ne bougent plus : elles ont remplacé la recherche de la pensée par la conservation de leurs pouvoirs. Sociaux.
Ce paquet de confusions, qui fait le culturel, remplit l'air d'une odeur qui rend le contemporain irrespirable. Mais on croit que c'est l'air du temps.
C'est pour mettre en pratique une éthique de la pensée que je proposerais un programme en quelques points : travailler à reconnaître qu'on ne sait pas ce qu'on dit quand on confond langue et langage, langue et culture, langue et littérature, langue et discours - et c'est ce qu'on fait quand on pense qu'en traduisant un texte on traduit de la langue, avec les seuls concepts de la langue; et travailler à reconnaître que la pensée de la langue est une pensée du signe, du discontinu, de la réduction à du binaire. Et le binaire est incapable de penser le continu corps-langage, affect-concept, le continu langage-poème-éthique-politique tel que chacun de ces quatre trans­forme tous les autres. Ainsi l'identité n'est plus à opposer à une altérité, mais l'identité n'advient que par l'altérité, ce qui fait l'invention de sa propre historicité.
Précisément, c'est ce qui fait que traduire est indispensable pour penser le langage, l'éthique et le politique, à condition de penser poème, et de traduire poème. La force et non plus seulement le sens.


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