Auteur : Jean-Pierre Leclerc
Date de saisie : 02/11/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Presses de la Cité, Paris, France
Collection : Romans Terres de France
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 978-2-258-07212-1
GENCOD : 9782258072121
Sorti le : 02/11/2007
Auvergne, 1968, dans le Cézalier. Tandis que son village se meurt, un vieil homme, écrasé de solitude, retrouve le goût de vivre après un formidable coup de pouce du destin.
Lucien et Miette sont les derniers habitants du hameau de Tortembesse, un îlot séculaire niché au coeur du Cézalier. Voilà dix ans que Vincent, leur fils, est parti sans un mot pour ne plus jamais se manifester, fuyant l'austérité d'un père qui le détournait de son destin ; quinze ans que Margot, leur cadette, s'en est allée vivre sa vie en ville, se contentant de rares visites.
A la mort de sa femme, seul, Lucien ne peut imaginer une vie nouvelle. Et pourtant, quelques mois plus tard, alors qu'il assiste à un mariage, sa rencontre avec Justine Emard, l'ancienne compagne de son fils, va bouleverser son existence. Lucien apprend qu'il est grand-père, depuis dix ans... Que passe l'hiver et il ira voir ce petit-fils, qui, paraît-il, ressemble à son père comme un jumeau...
Avec humanité, Jean-Pierre Leclerc raconte la désertion des campagnes et l'oubli des traditions, mais aussi la destinée d'un homme brisé qui réapprend à vivre, malgré tout.
Né à Clermont-Ferrand, Jean-Pierre Leclerc vit aujourd'hui à Paris, se partageant entre sa passion de l'écriture et la comédie. Il a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels D'un hiver à l'autre (prix Lucien-Gachon, 1999) et, aux Presses de la Cité, Les Années de pierre (2001), La Rouge Batelière (2003), L'Eau et les jours, Les Sentinelles du printemps (2004), Un amour naguère (2005) et Julien ou l'Impossible Rêve (2006).
Rien ne bouge. Un vent aigre, écrasé par le poids du ciel descendu sur terre, balaie le Cézalier. De rares bâtisses surgissent au milieu d'une immensité limpide, inhabitée, sans espoir de repeuplement. Le pays immobile s'allonge à l'infini, désertique, de crêtes glabres, de sommets aux dos ronds, de combes, de lacs, de tourbières. Tout n'est qu'écoulements, suintements frais et clairs.
Tortembesse, comme un avant-poste à l'orée du désert, frémit au coeur d'un pays inchangé depuis que les pâturages ont remplacé les forêts originelles, grave plutôt qu'austère. Il ne ressemble pas à ces lieux-dits isolés, implantés au hasard des routes, bâtis tout à trac, non plus qu'à aucun de ces hameaux émergeant sur les plateaux. Tortembesse est un îlot séculaire sur lequel le regard s'arrête et se perd. Il a, niché dans l'aspérité de ses pierres, un mystère de toute éternité.
Il comptait six feux à une époque où quelques bêtes et une basse-cour suffisaient à nourrir une famille de huit personnes. Un temps pas si lointain ; l'aïeul finissait alors sa vie près de l'âtre en marmonnant ses regrets, que personne n'écoutait plus. Il était l'âme, la mémoire, le garant des traditions, et couvait le feu.
Il n'était de plateau plus fécond que le lascif Cézalier, riche d'habitants laborieux, joyeux à l'heure des solstices. A Tortembesse subsiste un seul foyer depuis qu'Amélie Fortin, dans sa quatre-vingt-douzième année, s'en est allée au cimetière de Compains. Abandonnée, la maison se plaint, ses gémissements enflent sur les murs ; s'élève un chant de désolation, errant de porte en porte.
Lucien Chambron redoute l'effondrement des bâtisses délaissées. L'affligeante solitude écrasant le hameau lui serre le coeur. Quelques villages déjà, à l'exemple du Chanet, dont la modeste église domine encore les gorges de la Sianne, ont disparu après abandon. Il baisse les yeux sur cette terre autrefois marquée des pas d'hommes arc-boutés, suant l'honneur et le courage. Puis il regagne sa cour, sa maison. Sous la lauze, Miette l'attend.
Miette, sa femme, sa petite taille, ses cheveux blonds, sa peau brune, jeune faisait penser à une miette de bon pain. Dans sa soixante-quinzième année, Lucien est son aîné de deux ans.
Cela fait quelque temps déjà que l'étable des Chambron est silencieuse, depuis que Lucien n'a plus la force de moissonner, de traire, de manier les bidons de lait, de récurer, bien avant que la maladie ne ronge Miette un peu plus chaque jour.
Lucien se souvient de ce temps où ses bras enlevaient vingt kilos de foin au bout d'une fourche. Miette, alors, dans une blouse légère, la gorge palpitante, resplendissait de santé. Vincent allait sur ses dix ans, Margot, la seule à se plaindre de la dureté des travaux, sur ses huit ans. Il était bon de mettre les pieds sous la table le soir, de contempler femme et enfants, voulant ignorer que de tels moments de bonheur finiraient un jour.
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