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Un amour volé

Couverture du livre Un amour volé

Auteur : Anita Shreve

Traducteur : Michèle Valencia

Date de saisie : 02/11/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Belfond, Paris, France

Collection : Les étrangères

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-7144-4241-3

GENCOD : 9782714442413

Sorti le : 02/11/2007


  • La présentation de l'éditeur

Une jeune femme tiraillée entre devoir et passion ; un homme que la jalousie va pousser à commettre la pire des trahisons... De son écriture sensible et délicate, Anita Shreve nous livre une histoire d'amour tragique dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.

Décembre 1943. Au coeur d'un village belge occupé, Claire et Henri Daussois, un couple de résistants, recueillent Ted, un soldat américain qui a survécu miraculeusement à l'explosion de son B-17.
Alors que les nazis traquent sans répit les résistants, Henri est contraint de se cacher avec les autres membres du réseau. Au fil des semaines, Ted, le pilote blessé, et Claire, l'épouse dévouée, rapprochent leurs solitudes. Comme enivrés par cet interlude amoureux qui semble échapper à un monde de chaos et de souffrance, les amants laissent libre cours à leurs sentiments.
Mais la barbarie de la réalité aura tôt fait d'entacher la pureté de cette relation. Entre héroïsme et lâcheté, loyauté et dissimulation, l'hiver 1943 changera leur vie à jamais.

Un amour volé est le onzième roman d'Anita Shreve publié chez Belfond après, entre autres, La Maison du bord de mer (2003; Pocket, 2004), L'Objet de son désir (2004 ; Pocket, 2006) et Une lumière sur la neige (2007). Anita Shreve vit dans le Massachusetts.





  • Les premières lignes

30 DÉCEMBRE 1943

Le pilote s'arrêta à la lisière du bois où, déjà, à midi, régnait une pénombre couleur chêne foncé. Persuadé qu'on ne pouvait pas le repérer dans l'obscurité, du moins pour l'instant, il s'assit, adossé à un arbre. Les autres s'étaient enfuis. Étant le dernier à quitter le pré, il les avait vus disparaître un par un, silhouettes brunes bien vite englouties par la forêt.
Tous, sauf les deux qui restaient à terre, l'un mort, l'autre mourant. Ted n'entendait plus les questions affolées du mitrailleur. Le froid et la souffrance l'avaient réduit au silence, ou alors la morphine, qu'il lui avait administrée de ses doigts gelés, avait peut-être calmé le plus gros de la douleur. Ted s'était traîné, la jambe blessée, dans le bombardier lourd accidenté et, guidé par la voix du mitrailleur, l'avait rejoint, extirpé du métal qui semblait s'accrocher à lui, et tiré au-dehors, sur un sol encore blanc de givre, même à midi. Blessé au ventre, un peu trop bas, Ted s'en était tout de suite aperçu, l'homme avait hurlé, exigé de savoir, mais Ted avait détourné les yeux et, s'affairant avec la seringue, avait murmuré des mots rassurants, aussitôt emportés par le vent. De ses doigts gluants, le mitrailleur cherchait avec frénésie ses organes arrachés. Le pilote et le navigateur lui avaient cloué les bras au sol.
Peut-être était-il déjà mort, songea Ted une fois parvenu à la lisière de la forêt. Il y avait trop de sang autour de lui, jaillissement chaud qui formait une mare et gelait presque aussitôt. L'autre mitrailleur, posté dans la queue de l'appareil, était indéniablement mort. En le traînant à côté du blessé, Ted remarqua qu'il n'avait pas une égratignure.
Sans hâte, il renversa la tête en arrière et emplit ses poumons d'air. Quand il était petit, il tirait sur des écureuils dans un bois, près de chez lui. Il y avait parfois des journées blafardes comme celle-ci, avec un ciel grisâtre, visqueux ; le froid lui engourdissait alors les doigts sur la carabine 22 long rifle.
L'avion gisait, muet, sur le champ couvert de givre, une cicatrice carbonisée à l'arrière, la forêt à moins de douze mètres de son nez. Un objet vivant abattu, infirme à jamais. Un géant hurlant, vibrant, reposant avec obscénité dans un pré.
Ted aurait dû y mettre le feu. C'étaient les ordres. Mais il ne pouvait prendre le risque qu'un homme soit brûlé vif dans l'incendie. Ils avaient donc sorti l'approvisionnement et érigé une sorte de catafalque à côté du mitrailleur, qu'ils avaient enveloppé dans la soie blanche ondoyante d'un parachute, aussitôt tachée de rouge.
Des gens arriveraient bientôt. La chute du bombar­dier lourd ne pouvait pas passer inaperçue. Ted ignorait s'il se trouvait sur le sol allemand, français ou belge. Il était peut-être tombé en Allemagne, c'était fort possible.
Il fallait s'enfoncer dans la forêt. Répugnant à s'éloigner de l'avion, il hésita. Il avait l'impression d'abandonner une créature vivante, un chien blessé, qui serait bientôt dépecé par des étrangers. Ils prendraient les canons en premier, puis les moteurs, et enfin toutes les pièces métalliques réutilisables, ne laissant que la carcasse - les os du chien.
Des os vert-de-gris. Un avion nettoyé par des rapaces.
Le devoir de Ted était néanmoins de s'occuper des vivants.


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