Auteur : Arnaud Bernadet
Date de saisie : 30/10/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Publications de l'Université de Saint-Etienne, Saint-Etienne, France
Collection : Le XIXe siècle en représentation(s)
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-86272-460-7
GENCOD : 9782862724607
Sorti le : 26/10/2007
L'aventure politique détermine le sens de l'écriture chez Verlaine : sa manière. Contre la tradition qui a cultivé l'image affadissante d'un chantre élégiaque, aux accents pathétiques, cet essai montre avec force qu'il a été un poète résolument engagé dans son siècle.
i l'écrivain s'énonce toujours «en sourdine» ou sur le «mode mineur», c'est qu'il y reconnaît, en vers comme en prose, l'expression d'une éthique et d'une politique destinées aux victimes de l'histoire. Verlaine écrit d'abord pour les humbles, les sans-noms, tous ceux qui sont réduits au silence, et ne savent pas qu'ils ont droit au monde.
L'emblème en serait le projet des Vaincus, un livre qui a hanté le poète de 1867 à 1874. Car il illustre une tension fondamentale entre l'exil et l'utopie, qui traverse toute l'oeuvre. De Poèmes saturniens à Sagesse et Bonheur, une même relation unit le sujet à l'histoire : démocrate et socialiste au temps du bonapartisme, chrétien en pleine ère laïque et républicaine, il reste exclu et dominé. Exilé, le sujet renouvelle sans cesse l'exigence critique d'un monde meilleur. Le sens de l'utopie fonde le devenir de l'oeuvre chez Verlaine.
Ancien élève de l'ENS de Fontenay / Saint-Cloud, agrégé de lettres modernes, Arnaud Bernadet est maître de conférences à l'Université de Besançon. Il appartient à l'équipe de recherche EA 3187 - Archives, Textes et Sciences des Textes (Centre Jacques Petit). Il est également membre du groupe Polart. Ses travaux portent sur la théorie du langage et la poétique, spécialement sur la littérature d'expression française des XIXe et XXe siècles.
Cet ouvrage a été réalisé avec la participation de l'UMR LIRE (Saint-Etienne), et du Centre Jacques Petit (Université de Franche-Comté, Besançon).
Des «limbes de l'histoire» au «hasard» :
Verlaine dépolitiqué ?
Dans une lettre adressée à Narcisse Ancelle, le 5 mars 1852, Baudelaire écrivait : «LE 2 DÉCEMBRE m'a physiquement dépolitiqué. Il n'y a plus d'idées générales. Que tout Paris soit orléaniste, c'est un fait, mais cela ne me regarde pas. Si j'avais voté, je n'aurais pu voter que pour moi. Peut-être l'avenir appartient-il aux hommes déclassés ?». Si «dépolitisé» n'est pas encore attesté en français, l'antonyme de «politiquer» (qui signifie dès l'époque classique «s'intéresser à la politique» ou «parler de politique»), n'en représente nullement l'équivalent. Certes, Baudelaire refuse toute appartenance à un parti ou à une faction mais le propos va au-delà de l'exercice de la parole et de l'expression d'idées, comme le suggère la présence de l'adverbe lui aussi ponctué et souligné : «physiquement». À l'évidence, le double processus privatif, «dépolitiqué» et «déclassés», renvoie à l'action concrète et au souvenir des barricades de 48. Verlaine est-il lui aussi cet homme violemment dépolitiqué et déclassé ? La figure du poète parnassien l'a longtemps laissé croire, conviction appuyée entre autres sur ses deux articles, «Charles Baudelaire» et «Le Juge jugé : Les Oeuvres et les hommes par J. Barbey d'Aurevilly», qui confirmeraient le sens même du «Prologue», disposé en ouverture du recueil saturnien en forme de manifeste esthétique. Mais être poète en 1866, c'est aussi prendre position après Baudelaire, lorsqu'on en revendique de surcroît et dès le titre l'ascendance problématique. C'est vivre par et dans l'écriture en se reconnaissant une historicité singulièrement différente.
Or si le politique pour l'auteur des Fleurs du mal ne se résout pas dans une esthétique de soi conjuguant dandysme et anarchisme, qu'il n'y pas non plus pleine et absolue contradiction à s'affirmer dépolitiqué tout «en écrivant l'un de ses poèmes les plus politiquement engagés dans la voie de cette dépolitication», «Le Reniement de saint Pierre», ouvertement cité dans le «Prologue» des Poèmes saturniens, de même, aux yeux de Verlaine le politique ne représente pas un problème de corps et de croyance, mais de manière et de valeur. Et pour cause, Verlaine n'a pas éprouvé aussi directement que son prédécesseur les événements. L'insistante référence à 1848 n'est pas uniquement imputable au régime impérial qui, depuis le coup d'État, a immobilisé tout devenir collectif. Elle montre que l'amplitude historique de l'événement dépasse le fait de l'événement lui-même, ne se résorbe pas dans le vécu immédiat et frontal, ni dans la transmission d'un legs idéologique entre générations, mais relève des discours qui l'actualisent, en l'ouvrant à l'infini du sens pour les sujets. Le politique n'est donc pas incompatible avec la perspective d'un farouche parnassianisme, héritier des dogmes de l'art pour l'art. On voudrait même montrer, comme prolégomènes à ces politiques de Verlaine, que le «Prologue» des Poèmes saturniens n'est cet acte de foi littéraire, énoncé dans un glossaire tout à la fois religieux et parodique, qu'en redéfinissant simultanément et prioritairement les liens du poète et de la cité. Loin de se satisfaire d'un retrait stoïque devant le réel, ou pire encore d'un rejet, l'instance y réclame au contraire une forme discrète mais hautement individualisée de l'action qui trouve très précisément sa source dans l'ordre conflictuel des temporalités.
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli