Auteur : Erik Orsenna | Isabelle Vaughan | Timothy Vaughan
Illustrateur : photographies de Yann Monel
Date de saisie : 02/11/2007
Genre : Nature, Animaux
Editeur : Ulmer, Paris, France
Prix : 29.90 € / 196.13 F
ISBN : 978-2-84138-316-0
GENCOD : 9782841383160
Sorti le : 31/10/2007
Erik Orsenna, grand amoureux du jardin de Kerdalo qu'il arpente et admire depuis de nombreuses années, nous invite à le découvrir en compagnie de ses propriétaires, Isabelle et Timothy Vaughan. Au fil d'une promenade photographique, ils nous dévoilent les charmes et les mystères de ce «jardin qui continue parce que l'eau coule toujours des trois sources, parce que dans ce vallon de Bretagne les saisons se succèdent avec plus de violence et de soudaineté qu'ailleurs, parce qu'Isabelle et Timothy s'acharnent à la tache et préfèrent préférer plutôt qu'accumuler. Un jardin où tout n'est que réponse, écho, prolongement et métamorphoses.»
IL ÉTAIT UNE FOIS
UN DÉSIR DE JARDIN
Un tel désir peut vous saisir à tout âge. Il prend toutes les formes : désir de parc ou simplement de fleurir un balcon, désir de fleurs ou de grands arbres, désir de potager ou de nénuphars dérivant doucement à la surface d'un bassin... L'homme dont je vais vous raconter le désir s'appelle Peter Wolkonsky. Il naît à St. Petersbourg avec le XXe siècle.
Le premier jardin dans lequel il se promène, accompagné de sa préceptrice, anglaise ou française selon les années, est le domaine familial de cent trente mille hectares.
Des sapins, des bouleaux et encore des sapins, non loin de Moscou. Il ne s'agit pas encore de véritable désir mais d'héritage : ces ancêtres lui ont fait ce cadeau, le goût, plus que le goût, le besoin de la nature. La guerre de 14 éclate, les Wolkonsky partent s'installer en Crimée. En 1917 les Bolcheviks arrivent au Kremlin. Ils ne détestent rien tant que les grands espaces d'agrément parsemés de gouvernantes. Il faut fuir.
Paris sera le refuge. D'abord un appartement, rue Eugène Labiche (quelle idée d'avoir baptisé du nom de cet auteur tellement réjouissant une artère tellement sinistre ?) Puis, en 1926, sur les hauteurs de Saint-Cloud, un hôtel particulier. Il est entouré d'un hectare. S'en suivent les premières plantations, l'apprentissage des saisons, cette vie commune avec l'univers intime et toujours changeant qu'on appelle un jardin.
À la manière du Prince de Ligne, l'homme le plus civilisé du siècle le plus intelligent de l'histoire (le XVIII) notre Peter parcourt l'Europe et, surtout, l'Italie.
Comment choisir dans ce pays béni des dieux ? Faut-il préférer Naples, Rome, Florence ? Et d'ailleurs pourquoi préférer ? Partout, il se nourrit de paysages, d'autant plus qu'il est devenu peintre. Et qui voit mieux qu'un peintre ? Ou plutôt : qui voit, s'il n'est peintre ? Goethe, cet alliage humain aujourd'hui disparu d'une double culture générale artistique et scientifique, disait d'une chose non dessinée qu'elle n'était pas vue ? Peter voyage.
Il apprend, à la manière dont les voyages apprennent, si différente de celle de la pédagogie des livres : peu à peu, pas à pas, sédiment par sédiment. On apprend la verticalité, par exemple, à force de rencontrer des cyprès italiens. On apprend la diversité, en fréquentant encore et encore les pépinières anglaises.
Dans cette Europe déchirée, ce Peter a des amis partout. Le principal, au moins pour notre histoire, est français et se nomme Noailles, prénom : Charles. Sa base à lui c'est Grasse, la ville des champs de fleurs où puisent les parfumeurs. Les deux hommes échangent. Saint-Cloud accueille des espèces remarquées à Grasse. Parfois c'est l'inverse. Des idées nées dans la région parisienne s'implantent dans la Côte d'Azur. J'ai remarqué qu'on ne parle jamais de vol entre deux créateurs de jardin, à peine d'emprunts, de citations... C'est que la nature se charge de créer, à partir du semblable, toutes sortes de différences et c'est que l'amitié est l'autre humus nécessaire à cet imaginaire. Outre les boutures habituelles, Charles fait cadeau à Peter d'une Compagnie : il le parraine pour entrer dans la très prestigieuse et très érudite International Dendrology Society. Pour ceux qui ne sauraient pas le grec, j'indique que ce mot rare et quelque peu pompeux, dendrology, désigne la science des arbres. Désormais notre Peter dispose d'une inépuisable banque de données vivantes. Rien ne vaut, pour accroître sa connaissance, que rejoindre une société savante : la science vous arrive sans que vous vous en rendiez bien compte, au fil des promenades, des vacances partagées, des conversations au coin du feu ou le long des bosquets. La science vous arrive comme un héritage. Logique : une société savante est une famille, une famille que rassemble, mieux que le sang, la passion commune.
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