Auteur : Claude Mazauric | Jean-Paul Rothiot
Date de saisie : 26/10/2007
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : Presses universitaires de Nancy, Nancy, France
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-86480-772-8
GENCOD : 9782864807728
Sorti le : 08/10/2007
Les participants à la rencontre dont ce présent ouvrage a recueilli les contributions, ont reconsidéré d'un point de vue théorique, la fameuse question de la «frontière» comme marqueur d'identité et de différenciation entre Etats, peuples et nations, et simultanément comme délimitation d'espaces poreux faits d'échanges réciproques, d'osmoses partielles et d'emprunts. Ce n'est sans doute pas sans raison que la métaphore d'inspiration biologique de la «peau», destinée à illustrer la réalité de la frontière, est à plusieurs reprises utilisée. Cette représentation métaphorique dit bien la polyvalence et la complexité de la frontière comme réalité mais aussi comme enjeux.
Ils ont également mesuré l'impact de la décennie révolutionnaire française, prolongée par l'épisode napoléonien jusqu'à sa clôture en 1814, sur la construction d'une frontière d'Etat. On constatait alors que le dessin détaillé de cette frontière a subi les effets du circonstanciel politique mais aussi l'influence de surdéterminations, réelles ou mythiques, «négociées» ou non, d'origine ethno-culturelle ou tenues pour«géographiques», toutes venues de la longue durée et qui ont pesé sur la réalisation pratique du linéament frontalier. Les contributions rassemblées dans le présent ouvrage, rendent compte enfin de la dialectique compliquée qui a uni et opposé tout à la fois, l'existence reconnue nécessaire d'un limes plus ou moins accepté ou avalisé par les puissances, d'abord en 1801-1802 puis en 1814, avec la réalité vivante des espaces qui le jouxtent et qui furent en ce quart de siècle de tensions, le territoire de multiples mobilisations matérielles, affectives, intellectuelles, militaires, lieux au bout du compte destinés à nourrir la mythologie comme le légendaire.
Pouvoir spatial, pouvoir horloger, pouvoir de classification.
La frontière - un mode de régulation «moderne» mais aujourd'hui mis en cause ?
Christopher POLLMANN
Professeur agrégé à l'université Paul Verlaine Metz, chercheur à l'Institut droit et économie des dynamiques en Europe (ID2),
«Emile Noël Fellow» à la Harvard Law School (2001-2002)
Cette contribution s'attelle à un pari ambitieux, à savoir étudier la multiplicité des frontières et autres limites pour en dégager une compréhension d'ensemble. Pari quelque peu paradoxal aussi, car comment aborder un concept qui semble se soustraire à toute définition, puisque l'acte de définir signifie tracer une limite et requiert donc une connaissance préalable de ce concept ? Les délimitations peuvent être territoriales, sociales, culturelles ou sexuelles, mais aussi des phénomènes tels que naissance et mort, origine de la vie et de l'homme, confins de l'univers, distinctions dans la pensée et le langage, définition des unités de mesure, etc.
Démêler et ordonner cette diversité est une tâche d'autant plus ardue que la signification de frontière semble se rapprocher de celle de limite, au point que les deux concepts deviennent interchangeables, grâce à une pacification de la frontière, à l'origine militaire. En d'autres termes, la multiplicité de sens de la limite - qui se trouve enrichie par son ambivalence étymologique entre limen (lat. seuil), de facture ouverte, et le limes fermé - atteint la frontière. Malgré ce rapprochement des deux concepts, nous proposons plusieurs possibilités pour les distinguer.
Une première distinction pourrait se faire en fonction de la proportion, dans la délimitation considérée, de représentations idéelles et performatives, par rapport à des éléments naturels, matériels : ainsi, la part idéelle semble plus faible chez la rive et la peau que chez les frontières nationales et disciplinaires. Cette distinction peut être rapprochée de la différenciation effectuée par le juriste autrichien Hans Kelsen entre actes de volonté et actes de connaissance. Il s'agira alors d'éclaircir le rôle de ces représentations ou actes de volonté. C'est en effet par leur biais et donc de façon variable que les délimitations contribuent à «la construction sociale de la réalité».
La distinction retenue ici, aux résultats peut-être similaires, consistera à opposer, parmi l'ensemble des délimitations ou limites au sens large, frontières et limites au sens restreint. Les frontières effectuent la séparation et la classification des «mêmes» (êtres humains, objets, situations, etc.). Malgré la difficulté d'utiliser le terme de frontière au sens figuré, cette définition réunit donc ses usages spatial et symbolique. En revanche, les limites au sens restreint, en tant que bords, confins ou bornes d'un phénomène ne le classent pas, mais le décrivent ou le relèvent seulement par rapport à un environnement déjà a priori différent. Avec une autre terminologie, la frontière disjoint ce qui est pareil, tandis que la limite au sens restreint sépare ce qui est incomparable. Alors que ces dernières limites ne font ainsi que décrire des phénomènes matériels, notamment naturels préexistants et revêtent une forme statique, voire ontologique, les frontières, plus dynamiques, possèdent une fonction créatrice, organisatrice d'un intérieur et d'un extérieur. Il n'y a donc pas de «frontière naturelle», cependant que des limites comme la côte ou la rive relèvent de la nature.
Nous allons étudier surtout les frontières, car elles nous semblent révélatrices, sinon constitutives de la modernité. À l'origine essentiellement territoriale, la logique de frontière semble se dématérialiser ; se multiplient donc les frontières symboliques, notamment juridiques. Le droit lui-même peut être perçu comme un système de frontières. Si cette forme de régulation sociale a toujours été dépendante de la souveraineté du pouvoir politique, certaines technologies récentes comme l'individualisation continue des sociétés contemporaines pourraient plus fondamentalement remettre en cause ce mode de régulation.
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