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Présentation de Sacher-Masoch : le froid et le cruel

Couverture du livre Présentation de Sacher-Masoch : le froid et le cruel

Auteur : Gilles Deleuze

Traducteur : Aude Willm

Date de saisie : 26/10/2007

Genre : Littérature Etudes et théories

Editeur : Minuit, Paris, France

Collection : Reprise

Prix : 7.50 € / 49.20 F

ISBN : 978-2-7073-2010-0

GENCOD : 9782707320100

Sorti le : 11/10/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Avec Sacher-Masoch s'ouvre un univers de phantasmes et de suspens, rempli de femmes de pierre, de travestis, de gestes punisseurs, de crucifixions et même de châtiments pour des fautes non encore commises. L'esprit artistique fait de chaque pose une oeuvre d'art, l'esprit juridique y noue de rigoureux contrats entre la victime et le bourreau. Gilles Deleuze montre que le masochisme n'est ni le contraire ni le complément du sadisme, mais un monde à part, avec d'autres techniques et d'autres effets.

Cette étude de Gilles Deleuze est parue en 1967 dans la collection «Arguments» avec, en annexe, le texte intégral de La Vénus à la fourrure dans une traduction de Aude Willm ; cette édition est toujours disponible.





  • Les premières lignes

«C'est trop idéaliste... et, de ce fait, cruel.»

Dostoïevsky,
Humiliés et Offensés.

Sade, Masoch et leur langage.

A quoi sert la littérature ? Les noms de Sade et de Masoch servent au moins à désigner deux perversions de base. Ce sont les prodigieux exemples d'une efficacité littéraire. En quel sens ? Il peut arriver que des malades typiques donnent leur nom à des maladies. Mais, plus souvent, ce sont les médecins qui donnent ainsi leur nom (par exemple, maladie de Roger, de Parkinson...). Les conditions de telles dénominations doivent être analysées de près : le médecin n'a pas inventé la maladie. Mais il a dissocié des symptômes jusqu'alors réunis, groupé des symptômes jusqu'alors dissociés, bref il a constitué un tableau clinique profondément original. C'est pourquoi l'histoire de la médecine est au moins double. Il y a une histoire des maladies, qui disparaissent, régressent, reprennent ou changent de forme, suivant l'état des sociétés et les progrès de la thérapeutique. Mais, imbriquée dans cette histoire, il y en a une autre qui est celle de la symptomatologie, et qui tantôt précède et tantôt suit les transformations de la théra­peutique ou de la maladie : on baptise, on débaptise, on groupe autrement les symptômes. Le progrès, de ce point de vue, se fait généralement dans le sens d'une plus grande spécification, témoignant d'une symptomatologie plus fine (il est clair que la peste, la lèpre étaient jadis plus fréquentes qu'aujourd'hui, non seulement pour des raisons historiques et sociales, mais parce qu'on groupait sous leur nom toutes sortes de troubles actuellement dissociés). Les grands cliniciens sont les plus grands médecins. Quand un médecin donne son nom à une maladie, il y a là un acte à la fois linguistique et sémiologique très important, dans la mesure où cet acte lie un nom propre et un ensemble de signes, ou fait qu'un nom propre connote des signes.
Sade et Masoch sont-ils, en ce sens, de grands cliniciens ? Il est difficile de considérer le sadisme et le masochisme comme on considère la lèpre, la peste, la maladie de Parkinson. Le mot maladie ne convient pas. Il n'en reste pas moins que Sade et Masoch nous présentent des tableaux de symptômes et de signes inégalables. Si Krafft-Ebing parle de masochisme, c'est parce qu'il fait gloire à Masoch d'avoir renouvelé une entité clinique, en la définissant moins par le lien douleur-plaisir sexuel que par des comportements plus profonds d'esclavage et d'humiliation (à la limite, il y a des cas de masochisme sans algolagnie, et même des algolagnies sans masochisme), Et encore nous aurons à nous demander si, par rapport à Sade, Masoch ne définit pas une symptomatologie plus fine, et ne rend pas possible une dissociation de troubles auparavant confondus. En tout cas, «malades» ou cliniciens, et les deux à la fois, Sade et Masoch sont aussi de grands anthropologues, à la manière de ceux qui savent engager dans leur oeuvre toute une conception de l'homme, de la culture et de la nature - de grands artistes, à la manière de ceux qui savent extraire de nouvelles formes, et créer de nouvelles manières de sentir et de penser, tout un nouveau langage.
Il est bien vrai que la violence est ce qui ne parle pas, ce qui parle peu, et la sexualité, ce dont on parle peu, en principe. La pudeur n'est pas liée à un effroi biologique. Si elle l'était, elle ne se formulerait pas comme elle le fait : je redoute moins d'être touchée que vue, et vue que parlée. Que signifie alors cette conjonction de la violence et de la sexualité dans un langage aussi abondant, aussi provocant que celui de Sade ou de Masoch ? Comment rendre compte de cette violence qui parle d'érotisme ? Georges Bataille, dans un texte qui aurait dû frapper de nullité toutes les discussions sur les rapports du nazisme avec la littérature de Sade, explique que le langage de Sade est paradoxal parce qu'il est essentiellement celui d'une victime. Il n'y a que les victimes qui peuvent décrire les tortures, les bourreaux emploient nécessairement le langage hypocrite de l'ordre et du pouvoir établis : «En règle générale, le bourreau n'emploie pas le langage d'une violence qu'il exerce au nom d'un pouvoir établi, mais celui du pouvoir, qui l'excuse apparemment, le justifie et lui donne une raison d'être élevé. Le violent est porté à se taire et s'accommode de la tricherie... Ainsi l'attitude de Sade s'oppose-t-elle à celle du bourreau dont elle est le parfait contraire. Sade en écrivant, refusant la tri­cherie, la prêtait à des personnages qui, réellement, n'auraient pu être que silencieux, mais il se servait d'eux pour adresser à d'autres hommes un discours paradoxal.» Faut-il en conclure que le langage de Masoch est paradoxal aussi, mais parce que les victimes à leur tour y parlent comme le bourreau qu'elles sont pour elles-mêmes, avec l'hypocrisie propre au bourreau ?


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