Auteur : Jan Guillou
Traducteur : Maurice Etienne
Date de saisie : 26/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Agone éditeur, Marseille, France
Collection : Marginales
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-7489-0076-7
GENCOD : 9782748900767
Sorti le : 12/10/2007
L'homme que tu vois, maître, c'est al-Ghouti. Dieu l'a envoyé pour nous punir de nos péchés. Ce diable à la croix vermeille est l'émir des chevaliers du Temple à Gaza.
- Al-Ghouti, al-Ghouti, marmonna Saladin pensivement. Je désire le rencontrer.»
Ils attendirent donc. Parvenu à leur hauteur, le templier leva les yeux et arrêta son cheval.
«Au nom du Dieu miséricordieux, je ne cherche pas à me battre contre vous. Méditez les paroles de votre livre saint, ces mots que le Prophète lui-même - la paix soit avec lui a proférés : "Ne tuez point l'homme, car Dieu vous l'a défendu, sauf pour une juste cause." Ni vous ni moi n'avons de juste cause, car nous avons conclu une trêve.»
Il était parfaitement conscient de l'impression qu'il venait de produire en s'adressant à ses ennemis dans la langue sacrée du Coran. Et Saladin comprit qu'il devait réagir vite s'il voulait rester maître de la situation.
De la bataille de Montgisard (1177) au massacre de Saint-Jean d'Acre (1191), cette épopée historique nous invite à porter un autre regard sur les croisades.
Moine-soldat en Terre sainte, Arn de Gothia lutte néanmoins pour la cohabitation pacifique et le respect de la liberté de culte. Son itinéraire croisera celui de Saladin, qui unifie le monde arabe pour la reconquête de Jérusalem et des territoires occupés par les Francs.
Jan Guillou est notamment l'auteur de La Fabrique de violence (Agone, 2001).
Durant le mois de moharram de l'an 573 de l'hégire - l'an de grâce 1177 pour les mécréants -, période de deuil pour les musulmans, Dieu sauva de la façon la plus étrange celui de Ses fidèles qu'il aimait le plus.
Youssouf et son frère Fahkr s'enfuyaient à cheval pour échapper à la mort, suivis de l'émir Moussa, qui les abritait des flèches de l'ennemi. Tandis que leurs six poursuivants se rapprochaient, Youssouf maudissait l'orgueil qui l'avait poussé à croire que cela ne pourrait jamais arriver puisque ses compagnons et lui disposaient des plus rapides coursiers. Mais dans cette vallée de sécheresse et de mort située à l'ouest de la mer Morte, le paysage était aussi désert et inhospitalier que caillouteux. Il était donc dangereux de chevaucher à toute allure. Pourtant, cela ne paraissait guère gêner leurs poursuivants. D'ailleurs, si ces derniers devaient tomber de cheval, leur chute n'aurait guère d'importance.
Youssouf décida soudain de bifurquer vers l'ouest, en direction des hauteurs, dans l'espoir d'y trouver refuge. Bientôt, les trois cavaliers pourchassés remontèrent un wadi, un cours d'eau asséché. Mais il allait s'encaissant et rétrécissant, et ils ne tardèrent pas à se retrouver au fond d'une sorte de coupe oblongue, comme si Dieu les avait saisis au vol et les guidait dans une seule direction. Leur unique issue, de plus en plus abrupte, les ralentissait inévitablement et leurs poursuivants, qui gagnaient du terrain, allaient bientôt se trouver à portée de flèche. D'ailleurs, les trois hommes avaient déjà attaché sur leur dos leur bouclier rond bardé de fer.
Youssouf n'avait pas l'habitude de prier pour sa vie. Mais, tandis qu'il devait réduire encore l'allure au milieu des blocs de pierre qui encombraient le lit du wadi, un verset du livre divin lui vint aux lèvres, qu'il récita le souffle court et les lèvres sèches :
«Celui qui a créé la vie et la mort pour vous mettre à l'épreuve et vous permettre de montrer lequel d'entre vous est le meilleur dans ses actes, c'est le Tout-Puissant, Celui qui pardonne sans cesse.»
Et Dieu mit véritablement son bien-aimé Youssouf à l'épreuve, faisant apparaître, d'abord tel un mirage dans la lumière du soleil couchant, puis avec une effroyable clarté, la vision la plus épouvantable qu'un croyant eût jamais eue dans cette situation critique.
Il vit un templier s'approcher du haut du wadi, lance baissée, suivi de son écuyer. Ces ennemis de toute vie et de tout bien galopaient si vite que leurs manteaux ressemblait à de grandes ailes de dragon déployées ; on aurait dit des djinns surgis du désert.
Youssouf arrêta net son cheval et fit maladroitement pivoter son bouclier autour de son corps pour le présenter face à la lance du mécréant. N'éprouvant aucune crainte, seulement cette sensation de froid et de frisson à l'approche de la mort, il dirigea sa monture vers la paroi abrupte du wadi, afin d'offrir le moins de prise possible à la lance et d'ouvrir au maximum l'angle d'impact.
Alors qu'il n'était plus qu'à quelques foulées, le templier releva sa lance et, avec son bouclier, fit signe à Youssouf et aux autres croyants de s'écarter pour le laisser passer. Ils obéirent à cette injonction et, l'instant d'après, les deux cavaliers les frôlèrent dans un grondement de tonnerre en détachant leur manteau, qui tomba lentement dans la poussière, derrière eux.
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