Auteur : Renate Dorrestein
Traducteur : Spiro Marcis
Date de saisie : 24/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Belfond, Paris, France
Collection : Les étrangères
Prix : 20.50 € / 134.47 F
ISBN : 978-2-7144-4257-4
GENCOD : 9782714442574
Sorti le : 18/10/2007
L'espoir comme force vitale, comme transcendance, dernier recours face au deuil impossible... Renate Dorrestein use de toute sa finesse psychologique pour nous offrir un roman à la fois touchant et revigorant.
Amies de longue date, Gwen, Beatrijs et Veronica ont pris l'habitude de passer leurs vacances ensemble, avec conjoints et enfants. Pendant une semaine, la grande ferme de Gwen et de son mari Timo résonne de rires, de discussions et de cris d'enfants.
Cette année, pourtant, tout a changé : Veronica a succombé à une hémorragie cérébrale et son mari, submergé par le deuil, est venu seul avec les enfants. Beatrijs, tout juste divorcée, a invité son nouvel amant, accompagné de sa fille adolescente. Et Gwen, si elle est heureuse de la présence de ses proches, a du mal à se faire au vide qu'elle ressent depuis qu'elle a mis au monde sa dernière fille, enfant «unique» après deux naissances de jumelles.
Pour tous, la ferme semble être un refuge. Mais, bientôt, un événement va faire voler en éclats le fragile équilibre du petit clan...
Née en 1954 à Amsterdam, Renate Dorrestein a publié son premier roman en 1983. Lauréate en 1993 du prix Annie-Romein, elle connaît un immense succès aux Pays-Bas. Après Vices cachés (2000; 10/18,2001), Un coeur de pierre (2001; 10/18, 2003), Sans merci (2003) et Le Champ de fraises (2006), Tant qu'il y a de la vie est son cinquième roman publié par Belfond.
Les cannibales
Au fond du jardin laissé à l'abandon, là où commençait le domaine des abeilles, les enfants s'étaient lancés dans un jeu endiablé dont ils inventaient les règles au fur et à mesure. Ils se poursuivaient, baignés de sueur, entre les arbustes s'élevant à hauteur d'homme. Armés de cuillères en bois prises dans la cuisine, ils rossaient les branches tombantes pour les écarter de leur chemin. Eraflures et piqûres d'orties leur couvraient les bras et les jambes.
Les quatre filles avaient l'avantage : elles connaissaient le terrain. Elles savaient exactement où passaient les chemins secrets et où trouver les meilleures cachettes. Les garçons de Laurens se voyaient régulièrement contraints d'interrompre la poursuite, jetant autour d'eux des regards désemparés, l'oreille tendue pour capter les fous rires réprimés derrière les buissons. Ils se tenaient par la main, hors d'haleine. Niels, le plus âgé des deux, ne cessait de rassurer son petit frère d'un ton fébrile. Nous allons gagner, tu sais. Nous allons gagner, c'est sûr.
Leurs parents s'étaient installés près de la maison, sur la terrasse où ils discutaient à bâtons rompus depuis le déjeuner, adoptant le rythme paresseux de ceux qui ont tout le temps du monde. Il faisait chaud, et les verres ne restaient jamais vides bien longtemps. Timo se contentait de boire de l'eau. Il lui fallait encore, répétait-il de temps à autre, transférer l'essaim d'une ruche panier dans une ruche à cadres avant la tombée de la nuit, et l'odeur d'alcool affolait les abeilles. Comme elle allaitait encore son bébé, Gwen, sa femme, buvait du jus de fruits. Seul Laurens s'était mis au vin blanc.
Ils étaient en short, installés sur des chaises de bois branlantes autour d'une table qui avait jadis rempli un tout autre office que celui de meuble de jardin, un office bien plus noble. Le plateau extériorisait ses protestations contre son nouvel emploi de plein air par des boursouflures et une éruption de méchants cratères. Les pieds n'étaient pas en reste : en les frôlant, les jambes nues se couvraient d'échardes. Même sous la table, la mousse apparemment si douce et veloutée qui proliférait entre les dalles présentait un caractère implacable, presque agressif. Et dans l'herbe haute, doudous oubliés et figurines en plastique formaient des colonnes menaçantes.
Mais quelle absurdité ! Il en avait toujours été ainsi chez Timo et Gwen, bien sûr : une maison tenue à la petite semaine. Le lierre poussait ici librement dans les gouttières, les bouquets se desséchaient sur le rebord des fenêtres, des magazines pendaient sur le dossier des chaises, et partout où l'on posait le pied, il y avait toujours quelque chose qui grinçait ou collait sous la semelle, du sucre répandu par accident, des miettes de gâteaux, les restes écrasés d'une boîte de raisins secs, une olive ouatinée de peluches. Gwen et Timo n'en avaient cure. Peut-être était-ce là un des secrets d'une union longue et heureuse : faire que l'accessoire demeure accessoire.
La pensée l'avait seulement effleuré, mais elle produisit chez Laurens un sentiment de solitude à lui fendre l'âme.
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