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Filiations dangereuses

Couverture du livre Filiations dangereuses

Auteur : Karima Berger

Date de saisie : 22/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Chèvre-feuille étoilée, Montpellier, France

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-914467-42-1

GENCOD : 9782914467421

Sorti le : 05/10/2007

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  • La présentation de l'éditeur

«La chair a dans ce pays une ampleur démesurée, alourdie par les échos bruissants des frères, des soeurs et des interdits qui rôdent autour de la grande cour, ouverte sur des seuils ardents... Pierre se dit qu'il n'a pas connu le quart de la volupté qu'il est en train d'éprouver, cette tension extrême des sens que je connais moi, car je sais, oui, je sais cette atmosphère dans laquelle baigna mon enfance, cette sensation d'irritation permanente que mon corps - tout entier sexuel à force d'érotismes - subissait comme ces femmes me caressant... ravivant en moi la lame froide qui trancha net le lien avec Pierre, mon père.

Deux images se superposent dans ce roman. Deux figures d'homme aux destins semblables et différents, unis par les liens du sang, par la quête des traces de l'origine, la quête obstinée, obsédante, du père.
Avec une subtilité jamais mise en défaut et un talent incontestable, Karima Berger nous fait entrer dans un univers où s'affrontent, parfois violemment, deux mondes au centre desquels se déploie la présence lumineuse de Nadj, la femme par qui tout arrive.

Karima BERGER est née à Ténès, en Algérie. Elle vit en France depuis 1975. C'est dans le face à face des cultures arabe et française de son enfance, dans une découverte de l'Autre toujours renouvelée, dans cette confrontation vivante des langues, des corps et des croyances qu'elle puise l'essentiel de sa quête poursuivie dans ce troisième roman.





  • Les premières lignes

Il est à peine gêné. Dans la salle d'attente, Pierre est le seul Blanc. Il est entouré d'Arabes, d'Africains, d'Asiatiques qui l'observent, lui et sa beauté, sa peau claire, insolente, et son assurance à vouloir jouer placé, même dans la cour des étrangers. On lui a demandé d'attendre, comme tout le monde. Quand il est entré dans la pièce, suffocante de fumées, les regards se sont tournés vers lui, aveuglés par ce Blanc dont la présence dans ce vieux bureau de mairie était indécente, les hommes, restèrent serrés sur leurs bancs, il n'avait rien à faire ici... c'était sûrement une erreur.

Il fait un tour en quête d'un signe mais les rangs semblent se refermer plus encore. Une vieille femme, enturbannée, se tourne vers ses voisins, de la tête, à peine, elle leur impose de lui faire une place. Il ne fait pas le geste de la remercier et s'assoit, il regarde autour de lui, il prend une cigarette, lève les yeux, les baisse puis d'un air distrait, comme si ce qu'il faisait n'avait aucune importance, se penche en avant, les yeux plongeant sur les lattes usées du parquet, il extrait de la poche arrière de son jeans un carnet, de format moyen qui tient presque dans sa main. Le cuir est maintenant vieilli, de ses doigts il caresse les coins fatigués par où il peut voir bâiller les couches serrées de carton et feuillette les pages de papier bible, crémeuses, recouvertes d'une écriture arabe qui court tout le long du carnet avec ici et là, comme des impromptus, écrits en français, les mots Champagne, De Gaulle, Piaf, M... Il avait déjà remarqué ce M. majuscule, enchâssé tel une balise qui revenait au fil des pages puis de plus en plus souvent (il avait deviné le M de Martine). Il y a aussi des chiffres arabes, disposés de la même façon que les habituelles opérations de calcul et puis des adres­ses, des numéros de téléphone, en français ceux-là ; coincé dans la reliure des dernières pages, il y a un vieux ticket de tramway perforé de deux étoiles, il l'a déjà lu tant de fois qu'il n'a plus besoin de lire le nom inscrit en gros caractères de «Compagnie Electrique des Tramways de Casablanca». Et lorsque sa conscience enfin parvient à s'échapper de l'image d'un train électrique cheminant sur le circuit installé sur le tapis du salon d'un appartement parisien, c'était un matin de Noël, il devait avoir huit ans, il trouve une ville aux immeubles blancs bordés de chaussées asphaltées, parcourues de rails grinçant sous le poids de tramways, trapus comme des bourdons et puis des palmiers, la mer pas loin et encore des immeubles blancs, des maisons blanches.

Casablanca-Maison-blanche, une des premières traductions qui lui fut livrée, il ne se souvient plus quand, très tôt dans l'enfance, peut-être même la première traduction de sa vie. Casablanca, il continue de rêver sur la ville et sa rumeur de Sud, un peu comme autour de lui dans cette salle d'attente, ce langage inarticulé ou à peine, qu'il entend murmurer, alors qu'il feuillette encore le carnet jusqu'à ce que, comme à chaque fois, la carte de visite, insérée là entre les pages, à peine jaunie, menace de glisser :

Mahmoud Alaoui
Fondé de pouvoirs
Banque Franco-Marocaine de Crédit
Passage des Orants, Casablanca

L'écriture est penchée, gravée d'une encre épaisse et brillante, le caractère est élégant, vieillot. Il tourne la carte : au verso, dans la même disposition centrée, il veut lire en arabe le nom, il tourne et retourne la carte à la recherche d'une correspondance entre les deux écritures, il relit côté français puis revient au verso mais il abandonne, ça n'a rien à voir, et de nouveau, comme toujours depuis qu'il a ce foutu carnet, il le laisse, pensant que bientôt il saura tout et faute de pouvoir lire, il se rabat sur ses sens car il y a déjà un moment qu'il se retient (il est le seul Blanc dans la salle). Il se retient, cette odeur de papier et de poussière, de tiroir... d'un coup, il porte le carnet à son nez, ferme les yeux un instant puis le referme et d'un geste rapide le remet dans la poche de son jeans. Il allonge de nouveau ses jambes qu'il avait ramenées sous lui et croisées pour mieux se concentrer sur sa lecture, ou sa tentative de lecture, s'appuie contre le mur encrassé à hauteur d'épaule par les dos ployés des candidats aux papiers français et allume une nouvelle cigarette.


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