Passion du livre - tout sur le livre : La sarabande des soupirs

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La sarabande des soupirs

Couverture du livre La sarabande des soupirs

Auteur : Gianni Celati

Traducteur : Pascaline Nicou

Date de saisie : 20/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Serpent à Plumes, Paris, France

Collection : Fiction. Domaine étranger

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-268-06310-2

GENCOD : 9782268063102

Sorti le : 04/10/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Frédéric Barberousse passe son temps à hurler et à draguer les ouvrières de sa femme, une couturière placide qui entretient le ménage pendant que leurs deux fils vivent leurs premiers émois en espionnant les clientes. Le grand se fait appeler Michel Strogoff, rêve d'aventures et écrit des romans dans le grenier tandis que son frère Garibaldi, le narrateur, essaie de trouver sa place dans cette maison de fous. Où tout le monde est amoureux de la belle Veronica Lake, l'ouvrière en chef de l'atelier, dont le frère se révèle être un gangster... La sarabande des soupirs ? C'est, à travers le regard naïf d'un jeune garçon inexpérimenté, le récit d'une ambiance cocasse pleine de désirs salaces et de fureur, d'humour et de tendresse qui rend hommage aux comics, à Pinocchio et aux films burlesques muets.

Traduit de l'italien par Pascaline Nicou

Gianni Celati traduit Céline, Melville, Stendhal, Swift, et bien d'autres... Il a été qualifié par La Repubblica de «troubadour au chant incomparable» et de «Chatwin italien». Déjà parus au Serpent à Plumes : Aventures en Afrique (2002) et Cinéma mental (2006).





  • Les premières lignes

MON PAUVRE frère a toujours eu tellement de prétentions dans la vie, que quand j'étais petit il ne me laissait jamais en paix à vouloir me raconter toutes ses histoires et ses rêves d'enfant. Moi je ne savais même pas de quoi il parlait, mais pour le calmer, je jouais au petit frère qui écoute ses discours et l'applaudit. C'étaient de beaux discours, mais un peu longs, par exemple sur les transatlantiques qui traversent l'équateur et lui donnent le mal de mer, ou sur les îles Moluques avec la mousson qui lui tombe dessus, ou encore sur les explorateurs qui vont découvrir les glaciers du pôle. Ce qui lui plaisait le plus, c'étaient les aventures sur les sept mers, avec des jonques chinoises qui se lancent à l'abordage et puis un certain Monsieur Jim en cavale sur une île déserte peuplée de cannibales qui veulent le faire rôtir. L'idée de mon frère aurait été de partir un beau jour pour Singapour et de m'emmener comme assistant. Aussi devais-je lui obéir et me taire quand il parle, parce qu'il me disait : «Tu n'iras pas loin sans moi.» Il me jugeait peu capable de me débrouiller tout seul au cas où je me retrouverais dans un désert au milieu des lions ou encerclé par des Tartares dans la steppe.
Il me faisait certaines harangues sur le pôle Nord et le pôle Sud, puisées dans les livres d'aventures qu'il lisait avidement, tout en se masturbant un petit coup quand mon père le chassait dans le grenier. Ces deux choses nuisaient-elles à son cerveau ? A mon avis, oui. Du coup, l'envie l'avait pris de se faire passer pour Michel Strogoff, courrier du tsar dans le célèbre roman. Il venait prononcer à mon oreille des mots en allemand pour me faire croire que c'était lui, et il évoquait aussi mon manque d'intelligence pour me faire comprendre que je devais l'écouter et c'est tout ; et me mettre au garde-à-vous devant lui, célèbre général inconnu au bataillon.
Le soir, au moment de dormir, il me demandait : «Tu t'es lavé les pieds ?» Avec moi, il voulait jouer au finaud qui n'aime pas les mauvaises odeurs. Je devais parfois renifler mes pieds et admettre qu'ils puent, mais je n'admettais pas pour autant le reste de ses inventions. En plus, ce n'était pas leur faute si mes pieds puaient, c'étaient mes chaussures en caoutchouc qui les faisaient puer. Des chaussures de gymnastique que mon père m'achetait dans l'idée qu'aucune autre chaussure moins puante n'était digne de mes pieds bestiaux. Mais là encore, mon frère voulait me faire ses harangues, en énumérant toutes mes odeurs à chaque fois que je passais à une distance d'environ un mètre de lui, en criant si je me rapprochais, pour me tenir à distance. Il se munissait même d'un bâton quand on allait se promener, pour me faire marcher à quelques mètres de lui, sans que j'outrepasse la limite. Et si je la dépassais, c'étaient des hurlements. Il me repoussait avec son bâton en criant que je devais rester dans mon air, sans contaminer le sien.

À vrai dire, je lui ai toujours tout excusé à mon frère, parce qu'il n'a pas eu de chance dans la vie, même dans les années suivantes. Mais à cette époque il croyait intimement que c'est moi qui n'aurais pas de chance, tandis que lui allait devenir célèbre et chanceux. Et il spéculait sur les faibles probabilités de vie en ce monde, pour moi le p'tit frère, et voilà ce qui en ressortait toujours : «Garibaldi, pour toi il y a peu d'espoir.»
Avant de s'endormir, il avait cet autre vice de vouloir me lire un livre pour m'instruire, avec des histoires ennuyeuses et invraisemblables qui m'assommaient tout de suite. Tout d'un coup il hurle et saute sur une chaise en galopant dans son imagination sur les steppes des Kirghizie ou en imaginant d'autres situations peu sympathiques pour moi qui dors. Et il me demandait : «Tu dors, Garibaldi ?» Parce qu'il veut me lire son livre. Une fois, deux fois, trois fois, à la fin je bondissais moi aussi en hurlant de nervosité et de désespoir. Il me faisait même pas peur avec ses airs de guerrier du tsar qui croit pouvoir me dresser comme au cirque. Mais moi, vous savez, je suis un terrible lutteur et j'allonge quiconque par terre en lui mettant mes pieds sur les épaules, si ça me prend, grâce à une prise subtile et imprévisible. Et ce Strogoff je l'allonge aussi, en sautant du lit, furibond à cause de ses lectures nocturnes. Mais à chaque fois, Michel Strogoff voulait arrêter cette lutte soi-disant peu loyale parce que je mettais mes pieds dans son air et que ça lui donne mal à la tête. Voilà comme ils sont, ces penseurs, tellement d'idées dans la tête qu'ils n'arrivent même pas à supporter une petite puanteur.


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