Auteur : Jean-Bernard Pouy
Date de saisie : 26/10/2007
Genre : Jeunesse à partir de 13 ans
Editeur : Belin jeunesse, Paris, France
Collection : Charivari
Prix : 6.50 € / 42.64 F
ISBN : 978-2-7011-4598-3
GENCOD : 9782701145983
Sorti le : 25/10/2007
D'un côté du mur, la Cité Saint Marc, de l'autre la forêt interdite. Parmi les jeunes des «quartiers» Apollinaire, Rimbaud et Mallarmé, c'est Ali Ghiéry qui est choisi pour remplir LA mission dont dépend la survie du groupe. Guidé par un certain Virgil, il se retrouve plongé dans l'enfer des marques et découvre avec horreur le monde des damnés : les Reboques, les Zadidasses, les Vranglaires, les Maquedos, les Nokias, les Sagèmes et autres malheureux. Ali Ghiéry survivra-t-il à cette traversée ? Et s'il en revient, quel message délivrera-t-il à ses camarades ?
JEAN-BERNARD POUY, auteur d'une cinquantaine de romans, directeur de collection et grand amateur de romans populaires, est partagé entre distance cynique et gravité libertaire, entre respect des codes et originalité volontariste. Selon ses propres termes, il veut être considéré comme un «styliste pusillanime».
LE MONDE D'EN HAUT
Dehors, tout autour, la brume d'avril.
Et un léger froid. Qui sentait l'ozone et le kérosène. À cause de l'aéroport, à l'est, immense billard gris survolé par des airbusses et des bohingues aussi nombreux que des sansonnets en automne.
Au nord de la Cité, le remblai du aireuherre, la ligne «P», qui mène à la capitale en douze minutes à condition que tout se passe bien et que les rails ne se rejoignent pas.
Au sud, l'A 137, couleuvre luisante de carrosseries, peujots, reunos, béhèmes et datsounes, formant un ruban, une ceinture ou une bretelle, c'est comme on le sent.
À l'ouest, la Forêt Interdite, incommensurable magma vert entouré de hauts murs, propriété de l'Etat, où, on le disait, se trouvait un Château maudit, en plein milieu, mais tout ça c'était peut-être de la poésie de céhèmedeux.
La Cité était, en cette fin d'après-midi, étrangement calme.
Ceux qui travaillaient, ailleurs, toujours ailleurs, venaient de revenir chez eux, les genoux en compote et le cortex laminé. Ils avaient atterri sur le linoléhoume du salon juste avant de s'écrouler sur le canapé, ouvrant la canette, les yeux rivés sur le samesoungue. Quelques jeunes faisaient leurs devoirs dans leurs chambres, mais ils n'étaient pas nombreux ces jeunes sur lesquels la France retraitée compte en priant qu'ils réussissent, il faut bien l'avouer. Donc, pas grand monde dans le doux cocon du foyer.
Les forces vives étaient assises, tendues et silencieuses, sur le parquet rayé de la Sallomnisport. Toutes les bandes étaient représentées, et notamment la totalité des escouades régnant sur les escaliers, douze nerveux de la barre «Mallarmé», sept allumés de la barre «Rimbaud» et quatre zombis de «Baudelaire». Il y avait aussi les émissaires des quatre groupes sauvages des jardins et des parkings, et, miracle, pour une fois au grand jour, l'Armée des Caves, une dizaine de diables, quasi albinos, sortis hébétés de leurs souterrains puants.
Le silence était lourd. Pour une fois, ces entités se tenaient tranquillement côte à côte, s'ignorant hautainement. Car une promesse leur interdisait de se laisser aller à leur occupation favorite, le baston. Ils avaient signé le Pacte : pas d'injures ni de noms d'oiseaux, pas de bourpiffes, pas de koudelattes.
Autant de filles que de garçons. Ça faisait longtemps que la parité, dans les parages, était une réalité. La gent féminine avait gagné, sur le terrain, son brevet de dangerosité.
Tout ce beau monde était étroitement surveillé : sur les côtés, se tenaient, hautains, les Grands Frères et les Grandes Soeurs, qui, en cet instant déterminant, n'avaient néanmoins plus le droit de prendre la parole, car c'était parmi eux qu'avaient été désignés, il y a peu, les Trois Sages du Kiff, l'instance suprême.
En effet, l'heure était grave. On allait enfin connaître leur décision, prise après une patiente réflexion et, sans doute, une négociation de première. On allait connaître le nom de celui qui accomplirait, au nom de tous, au nom de la Cité Saint Marc, la plus noble des tâches, l'ultime «Mission».
L'angoisse était palpable et le parquet bruissait de craquements de doigts, de toussotements nerveux et de frifris de blouson. Celui qui serait désigné allait sentir, au même moment, peser sur ses épaules, les enclumes de la gloire, de la responsabilité et des ennuis à venir. Il allait devoir mener à bien la «Mission». Celle qui, à n'en pas douter, apporterait ensuite la paix sur le tarmac de la Cité, embourbée depuis longtemps dans une guerre tout aussi stérile qu'intestine.
Bref, comme on disait par ici, c'était trop.
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