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Playing in the dark

Couverture du livre Playing in the dark

Auteur : Toni Morrison

Traducteur : Pierre Alien

Date de saisie : 17/10/2007

Genre : Littérature Etudes et théories

Editeur : Bourgois, Paris, France

Collection : Titres

Prix : 5.00 € / 32.80 F

ISBN : 978-2-267-01942-1

GENCOD : 9782267019421

Sorti le : 18/10/2007

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  • La présentation de l'éditeur

«Toni Morrison donna à l'université de Harvard une série de conférences sur le roman américain qui sont à l'origine de Playing in the dark. Elle analyse le rôle attribué au personnage noir, et la place qui lui est réservée dans les oeuvres de Melville, Twain, Willa Cather, Poe, Hemingway..., écrites pour des lecteurs à peu près toujours identifiés à des Blancs. Toni Morrison apporte un éclairage nouveau et très personnel sur la fiction américaine, et, plus généralement, sur la manière dont s'est constituée l'identité blanche américaine au fil de l'histoire littéraire.
«Qu'arrive-t-il à l'imagination textuelle d'un auteur noir, qui reste à un certain niveau toujours conscient de représenter sa propre race devant, ou malgré, une race de lecteurs qui se pense comme «universelle» ou sans race ?» demande-t-elle.»
(Nicole Zand, Le Monde)

Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Elle suit des études de lettres et écrit une thèse sur le thème du suicide dans l'oeuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf. Editrice chez Random House, elle fait ensuite une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et surtout Princeton. En 1988, elle obtient le prix Pulitzer pour Beloved, également consacré meilleur roman de ces 25 dernières années par le jury du supplément littéraire du New-York Times en 2006. Le prix Nobel de littérature lui a été décerné en 1993 pour l'ensemble de son oeuvre.





  • Les premières lignes

Extrait de la préface :

Il y a quelques années, en 1983, je crois, j'ai lu les Mots pour le dire de Marie Cardinal. Plus que l'enthousiasme de la personne qui m'a conseillé ce livre, c'est son titre qui m'a persuadée : cinq mots pris à Boileau qui décrivent clairement tout le programme et l'ambition d'un romancier. Pourtant Cardinal n'avait pas projeté une fiction; il s'agissait de documenter sa folie, sa thérapie et le processus complexe de la guérison dans une langue aussi exacte et évocatrice que possible afin de rendre accessible à autrui son expérience et ce qu'elle en avait elle-même com­pris. Un genre de récit où la vie semble venir se mouler surgit de façon saisissante dans certaines sortes de psychanalyses, et Cardinal a réussi de manière idéale à restituer l'«histoire profonde» de sa vie. Elle a écrit plusieurs livres, remporté le Prix International, enseigné la philosophie, et au cours de son voyage vers la guérison, elle recon­naît qu'elle a toujours eu l'intention de le mettre par écrit.
C'est un livre fascinant, et bien qu'au début j'aie trouvé suspecte cette classification de «roman autobiographique», la justesse de cette appellation devient vite apparente. Il a la forme que prennent le plus souvent les romans, avec des scènes, des dialogues organisés et situés de façon à satisfaire les exigences narratives convention­nelles. Il y a des retours en arrière, des passages descriptifs bien placés, des révélations au bon moment. Il est clair que les préoccupations de l'auteur, ses stratégies et ses efforts pour ordonner le chaos sont familiers aux romanciers.
Dès le début une question m'a paru se faire insistante : quand précisément l'auteur a-t-elle su qu'elle avait un problème ? Quel a été le moment narratif, la scène spéculaire et même spectacu­laire l'ayant convaincue qu'elle risquait de s'ef­fondrer ? C'est au bout d'à peine quarante pages qu'elle décrit ce moment, sa «première rencontre avec la Chose».

«Ma première crise d'angoisse a débuté au cours d'un concert d'Armstrong. J'avais entre dix-neuf et vingt ans. (...)
Armstrong allait improviser avec sa trom­pette, il allait construire toute une musique où chaque note serait importante, aurait en soi une valeur nécessaire à l'ensemble de cette nuit musicale. Je n'ai pas été déçue; l'ambiance a chauffé très vite. Une belle construction a commencé de s'élever. Les échafaudages et les arcs-boutants des instruments du jazz étayaient la trompette d'Armstrong, lui ménageaient les espaces adéquats pour qu'elle monte, s'installe et reparte. Les sons qui sortaient de l'instrument se tassaient par moments les uns contre les autres, s'emmêlaient, se bousculaient pour former une assise musicale, une sorte de matrice de laquelle naissait une note précise, unique, dont le chemin sonore était presque douloureux à suivre tant son équilibre et sa durée étaient devenus indispensables ; elle arrachait les nerfs de ceux qui l'avaient suivie.
Mon coeur s'est mis à battre très vite et très fort. Tant et tant qu'il est devenu plus important que la musique. Il secouait les barreaux de ma cage thoracique, il gonflait, comprimant mes poumons dans lesquels l'air ne pouvait plus entrer. Et, prise de panique à l'idée de mourir là, dans ces hurlements de la foule, je me suis sauvée. J'ai couru dans la rue, comme une folle.»

Je me souviens d'avoir souri en lisant ces lignes, en partie par admiration pour un souvenir si net, si présent, de la musique, en partie à cause de ce qui a surgi dans mon esprit : que diable Louis jouait-il donc ce soir-là ? Qu'y avait-il dans cette musique pour jeter à la rue cette jeune fille sensible et à bout de souffle, où elle est frappée par la beauté et les ravages d'un camélia «d'as­pect svelte mais déchiré intérieurement» ?
L'énoncé de cet incident a été crucial pour le déclenchement de sa thérapie, mais l'imagerie qui a catalysé cette crise d'anxiété reste inaperçue par elle-même, par son analyste et par l'éminent docteur Bruno Bettelheim, qui a écrit la préface et la postface. Aucun ne s'intéresse à ce qui a enflammé cette violente appréhension de la mort («Je vais mourir !» c'est ce qu'elle pense et qu'elle crie), d'une force physique incontrôlée («Mais rien ne pouvait apaiser mon coeur et je courais toujours»), aussi bien que cette fuite étrange devant le génie de l'improvisation, de l'ordre sublime, de l'équilibre, de l'illusion d'une permanence. La «note précise, unique, dont le chemin sonore était presque douloureux à suivre tant son équilibre et sa durée étaient devenus indispensa­bles ; elle arrachait les nerfs de ceux qui l'avaient suivie» (les italiques sont de moi). Equilibre et durée insupportables; stabilité et permanence martyrisantes. Voilà de merveilleux tropes pour la maladie qui détruisait la vie de Cardinal. Un récital d'Edith Piaf ou une oeuvre de Dvorak auraient-ils eu le même effet ?


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