Auteur : Ernst Jünger
Traducteur : Henri Plard
Date de saisie : 17/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Titres
Prix : 6.00 € / 39.36 F
ISBN : 978-2-267-01946-9
GENCOD : 9782267019469
Sorti le : 18/10/2007
La mer était si paisiblement lisse qu'à peine ourlait-elle les falaises d'un friselis d'écume. Des oiseaux marins reposaient par groupes sur les ondes. On eût dit que la mélancolie, la déréliction du rivage prenaient au spectacle de ces rêveuses escadres une profondeur nouvelle - comme si le vide se fût noué en elles. Par instants, il élevait sa voix dans le cri d'une mouette.
A chacun de ces appels perçants et plaintifs, un frisson courait sur le visage de Moltner. De longs jeûnes l'avaient émacié, et sa peau bronzée par des soleils plus méridionaux avait pris maintenant une teinte verdâtre. Les oiseaux gris aux yeux rouges l'emplissaient de dégoût ; il voyait en eux des incarnations de l'élément spirituel, exsangue, dont la pureté l'effrayait d'autant plus qu'il y discernait le danger, la fatalité de son existence. Et la terre, elle aussi, semblait taillée dans la matière grise de quelque cerveau, lorsqu'elle apparaissait confusément aux pâles clartés électriques de minuit.
Les criaillements des oiseaux s'achevaient par des éclats de rire railleurs et discordants. Ils semblaient annoncer une naissance solennelle - clameurs prophétiques de bêtes augurales, qui précèdent la marée des images. Ils évoquaient les douleurs de la gésine, auxquelles Moltner résistait de toute sa force - bientôt, les visions allaient monter de l'abîme.
Lorsqu'il suivait la frange du rivage, il arrivait qu'il fît s'envoler par instants une bande d'oiseaux gris. Il voyait alors, tandis qu'ils battaient des ailes, stridents, autour de sa tête, le poisson qui les avait assemblés, fantôme argenté, aux yeux exorbités, au ventre ouvert à coups de bec. Ses entrailles blêmes avaient été traînées à travers la plage. Cette image l'obsédait lorsqu'il entendait leurs cris, mais, en vertu d'une étrange inversion, il y trouvait le présage d'un éventrement.
Un frisson de fièvre le secoua ; il se tapit frileusement dans son manteau. Le temps était venu de mettre fin à tout cela. Il partirait dès demain. Il se le dit à lui-même, tout bas ; ces monologues devenaient fréquents.
«Mieux eût valu le Sahara ; on aurait au moins vu le soleil. Mais c'est ma faute, si je me suis tant attardé - après tout, j'aurais dû savoir ce qui me convient.»
Un ricanement grinçant déchira de nouveau la solitude. Moltner sursauta :
«Je me signerai trois fois, quand j'aurai passé le Brenner. En venir là, après de telles attentes ! Je connais d'autres manières, et de plus agréables, de se démolir le système nerveux.»
Ejnar, Ulma et Gaspard semblaient indifférents à ses soliloques ; ils en avaient pris l'habitude. Us cherchaient des yeux les contours de l'île, qui commençait à émerger de la brume, et à laquelle Moltner tournait le dos. Dans ce temps de l'année, le soleil ne s'élevait guère qu'une heure durant au-dessus de l'horizon. Mais il demeurait invisible, car son disque blafard ne montait pas plus haut que les montagnes. Sa lueur ne faisait qu'aviver les ombres grises qui donnaient à la terre et à la mer une allure abstraite. Le silence de la nuit se prolongeait, si bien qu'on entendait au loin le claquement des avirons.
Moltner était assis, la tête nue, sur le banc de proue. L'effet de son crâne énorme était souligné par sa calvitie, qui n'avait épargné qu'une ligne de cheveux au sommet de sa tête. Le reste recouvrait en collerette noire ses tempes et sa nuque. Son corps paraissait menu, comparé à un tel crâne, et Ejnar l'avait un jour, par plaisanterie, traité de géant cul-de-jatte. Une volonté de fer s'unissait en lui à une passion de la recherche, toujours en quête de frontières à traverser. Mais il était trop versatile pour jamais atteindre un but lointain. Il errait aux confins des choses, changeait de maîtres, d'idées et de problèmes, et était prompt à se laisser décevoir.
Ejnar et Ulma occupaient le banc du milieu. Ils regardaient droit devant eux. Ejnar portait encore des traces visibles de l'héritage qu'il tenait de ses aïeux flamands. Son visage carré aux yeux placides, bleus, un peu fixes, était de coupe paysanne. Ses cheveux blonds lui pendaient en désordre sur le front. Il était vêtu d'une blouse de toile comme en portent les pêcheurs ; entre sa culotte et ses grosses bottes de mer, la chair de ses jambes luisait, rougie par l'air salin. Il tenait une ligne dans sa main.
Deux hommes et une femme se dirigent en barque vers Godenholm, où demeure leur maître philosophe. Que viennent-ils chercher ? Un art de penser, un art de vivre ? La quête de ces personnages fait penser à celle du Graal. L'essentiel semble plus tenir dans la recherche de l'objet précieux que dans sa découverte.
«Le court récit de M. Ernst Jünger est une oeuvre proprement admirable. Rarement la beauté plastique d'un texte apparaît avec autant d'évidence comme le rayonnement de sa vérité profonde. Par-delà le brouillard de tristesse et de désespoir que nous laissons parfois monter dans notre âme de la sottise et de la méchanceté des hommes et de notre propre orgueil, nous rapportons de cette Visite à Godenholm l'assurance que le soleil intelligible existe pour notre réconfort et notre joie. On n'a pas très souvent l'occasion de parler ainsi d'un livre. Le reste n'est que littérature, et même cabotinage.»
(Robert Kanters, Le Figaro littéraire)
Ernst Jünger est né en 1895 à Heidelberg. Après la Première guerre mondiale, il reçoit la Croix de guerre et suit des études de philosophie, de botanique et de zoologie. Il s'installe ensuite à Berlin et devient journaliste politique. Il écrit un temps dans des publications nationalistes mais, en 1939, il publie Sur les falaises de marbre, un roman allégorique dénonçant la barbarie nazie.
Son oeuvre compte plus de 30 romans et essais, dont ses Journaux de guerre, qui ont paru pour l'essentiel chez Christian Bourgois. En 1982, il reçoit le prix Goethe, malgré les protestations de certains libéraux qui lui reprochent son passé militariste. Il meurt en février 1998 dans sa cent-troisième année.
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli