Auteur : Madeleine Chapsal
Date de saisie : 15/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-213-63456-2
GENCOD : 9782213634562
Sorti le : 17/10/2007
Arrogante et solitaire, la jeune Mathilde cherche désespérément à se faire aimer. Autour d'elle il y a Paul, lequel en vain l'idolâtre, Guillaume, jeune écrivain en proie au spleen, Hélène, belle femme plus âgée, intellectuelle, et son amant François, haut fonctionnaire. Mathilde sort tour à tour avec chacun d'eux, sans parvenir à en aimer aucun : quelque chose lui manque, mais elle ne sait pas encore quoi...
Trente ans plus tard, elle rencontre un homme, Douglas, un architecte de talent pour qui la sexualité est la grande, peut-être la seule affaire de la vie, et qui se plaît à la convaincre, en paroles comme en actes, qu'il en est de même pour tous ! Seule l'hypocrisie générale empêche de l'admettre.
Au début de leur liaison, Mathilde est choquée dans la vision qu'elle se fait des rapports amoureux, aussi dans ses convictions, sa morale. Puis elle finit par s'apercevoir que la sincérité et le réalisme - parfois très cru - de son nouvel amant lui ouvre une porte. Sur elle-même et sur ce qui est, en fait, le véritable amour.
Il vint m'ouvrir la porte et dans le bref regard que je lui lançai avant de passer devant lui, il me déplut à nouveau. On a beau voir les gens régulièrement, partager avec eux des repas et des lectures, savoir reconnaître au loin leur silhouette, émettre des idées sur la façon dont ils devraient se vêtir - en somme les avoir, pense-t-on, parfaitement explorés -, chaque fois qu'on les rencontre à nouveau on reçoit le même petit choc : dans l'espace d'une seconde on éprouve l'exact effet qu'ils nous procurent et que ni l'intimité ni l'habitude ne modifieront.
C'était bien dommage, pour Paul.
Au moment précis où nous étions remis en présence, je me sentais écoeurée. Un corps peureux, une complaisance à m'accueillir qui dissimulait de l'aigreur, sans doute parce que je ne m'accrochais pas à son cou. Son ressentiment me donnait envie de m'enfuir ou de lui jeter à la tête l'impression qu'il me faisait.
Absurde : on ne reproche pas aux plantes d'être malingres. Je venais là librement. Il n'était que mon amant d'occasion, rien d'autre. Pourtant, au début de toutes mes visites, j'avais la même réaction : «Ce coup-ci, non !» Et je maintenais de la distance entre nous pour prévenir ses gestes d'approche. Je tripotais des objets, étudiais le dos des livres. Paul me suivait, reproduisait mes déplacements. C'en était comique. Pour l'agacer, je lui narrais que j'étais beaucoup sortie, que j'avais été voir le film qu'il était censé me faire découvrir, que toutes ces activités m'avaient donné faim, soif, sommeil. Sous-entendu : surtout pas de faire l'amour !
Il tombait dans le piège et me reprochait avec amertume mon peu de considération pour sa personne : «Non que tu le fasses exprès, mais tu manques de délicatesse.»
À partir de là, j'avais le choix entre deux solutions : ou le rendre bien malheureux et l'amener au bord des larmes, ou le mettre en colère au point qu'il me sorte quelque phrase cinglante et, ma foi, pas mal tournée. Alors je me rapprochais soudain de lui, passais mes bras autour de ses minces épaules, enfonçais mon menton dans son dos, partageais son chagrin.
Comme nous étions tristes !
Il ne nous restait plus qu'à nous embrasser. Du bout des doigts je touchais ses yeux, ses joues avec compassion. Il se laissait faire jusqu'à l'instant où, nous croyant réconciliés, il prenait ma bouche.
Malgré moi j'avais un geste de recul : je n'aimais pas son odeur. Mais il lui arrivait de me maintenir fermement, dans une sorte d'exaspération. Son désir était rageur. Je l'observais tâchant de me déshabiller, puis je l'assistais. Après tout, j'aimais bien être nue et caressée.
Je me demandais si, pendant l'acte, il pensait à moi et comment. Parfois je le lui demandais. «Tais-toi», disait-il dans un souffle. Je supposais qu'il prenait ce ton passionné parce qu'il était embarrassé pour me répondre. Les hommes ne savent pas parler de l'amour. C'était dommage, cela m'aurait plu d'apprendre ce qu'il avait dans la tête lorsqu'il tremblait si fort. L'image d'autres femmes, peut-être, ou de lui-même en train de jouir. Amusant de penser que je lui servais à ça : à rentrer en lui-même, à s'y recueillir.
Dès qu'il en avait fini, je sautais hors du lit. J'avais besoin de fuir son odeur, de me secouer de lui. Mon empressement à le quitter l'horripilait. Il me faisait remarquer que j'étais brutale, dépourvue de sensibilité.
Je passais rapidement mes vêtements. J'aimais être habillée tandis qu'il était encore couché, nu. Je soulevais le drap et caressais son corps tout du long jusqu'à ce que le désir le reprenne et qu'il cherche à m'attirer. Alors je le repoussais fermement, me rencognais, hors de prise. S'il insistait, je me sauvais carrément.
La plupart du temps, nous nous quittions brouillés.
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