Auteur : Gilles Hanus
Date de saisie : 15/10/2007
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Collection : Philosophie
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-86432-515-4
GENCOD : 9782864325154
Sorti le : 11/10/2007
Parmi les livres dont la vocation est d exposer le mouvement de pensée d'Emmanuel Lévinas, Visage continu fait date.
Paradoxalement, cependant, les thèses de ce livre sont généralement ignorées.
L'oeuvre de Lévinas, complexe, mérite d'être explicitée.
Il faut en examiner les plis, les écarts, afin de mettre en pleine lumière ce qui s'y donne dans un clair-obscur susceptible d'alimenter les équivoques.
Visage continu propose un tel éclairage : Benny Lévy y procède à l'élucidation de l'arrière-fond d'intuitions pré-philosophiques qui, de l'aveu même de Lévinas, est nécessaire au déploiement de sa philosophie.
Que la philosophie implique autre chose qu'elle-même, voilà ce qui est, semble-t-il, difficile à admettre. C'est pourtant là que réside toute la tension de la pensée lévinassienne.
Ressaisir cette tension en son coeur : tel est le principe de la lecture exigeante de Benny Lévy, à laquelle il importe de revenir.
La lecture de Visage continu n'est certes pas aisée, tant la manière de Benny Lévy est nouvelle, inhabituelle. Mais le dérangement des habitudes n'est-il pas l'exigence première de la pensée, ce sans quoi jamais elle ne naîtrait ?
Il faut donc s'efforcer de lire.
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Extrait de l'introduction :
Visage continu fait date dans l'explicitation du mouvement de pensée de Lévinas. Cela ne signifie certes pas que les thèses de ce livre soient connues. Paradoxalement, elles sont généralement ignorées. L'oeuvre de Lévinas, en tant qu'elle est oeuvre de pensée, mérite, davantage qu'une admiration légitime, une explicitation. Il faut en examiner les recoins, les plis, pour mettre en pleine lumière ce qui se donne dans un clair-obscur susceptible d'alimenter des équivoques. Les commentateurs de Lévinas s'en tiennent fréquemment à ce qui, dans son oeuvre, est aveuglant. Et chacun doit se contenter de reconnaître dans leurs exposés ce qu'il a déjà trouvé par lui-même dans les textes du philosophe.
À l'inverse Visage continu est une véritable mise en lumière de l'arrière-fond d'intuitions pré-philosophiques nécessaire, de l'aveu même de Lévinas, au déploiement de la philosophie. Que la philosophie implique autre chose qu'elle-même, voilà ce qu'il est, semble-t-il, difficile d'admettre. C'est pourtant là que réside toute la tension de la pensée lévinassienne. Ressaisir cette tension en son coeur : on pourrait résumer ainsi la lecture exigeante de Benny Lévy à laquelle il importe de revenir. La lecture de Visage continu n'est cependant pas aisée tant la manière de Benny Lévy est inhabituelle. Mais le dérangement des habitudes n'est-il pas l'exigence première de la pensée, ce sans quoi elle ne naîtrait pas ? Il faut donc s'efforcer de lire. Les pages qui suivent proposent une lecture des thèses 3, 4 et 5 du livre de Benny Lévy.
Les thèses finales de Visage continu sont en effet le lieu où s'élabore, au sein du texte lévinassien, la «pensée du Retour». Cette modalité du penser s'élaborant au sein des textes nous plonge d'emblée au coeur de la manière si particulière qu'avait Benny Lévy de lire - manière qu'illustre son «dialogue» avec Sartre, sa mise en regard, ou sa confrontation de la lecture de Philon d'Alexandrie avec celle des Pharisiens, sa lecture de la philosophie politique et aussi bien sa lecture de Platon dans les nombreux séminaires donnés à Paris 7. Une pratique de la lecture à mille lieux de ce que l'on pourrait appeler la «dévotion universitaire», qui consiste pour l'essentiel à répéter les textes. C'est au fond ainsi qu'il faut entendre le mot de Sartre qualifiant, dans Qu'est-ce que la littérature ?, le critique de «gardien de cimetière» veillant sur des textes morts. À l'inverse, Benny Lévy savait insuffler la vie aux textes, attentif qu'il était à leur détail, à leur logique interne, à leur dramaturgie, si bien que sa lecture était toujours inattendue, quand bien même elle portait sur les grands classiques de la tradition philosophique. Toute lecture d'un texte par Benny Lévy donnait lieu à un événement de lecture. L'expression de «pensée du Retour» est le nom de cet événement de lecture au coeur du texte lévinassien.
La lecture doit être conçue ici comme événement de subjectivation, comme elle l'était pour Franz Rosenzweig. Dans une lettre de 1920 à Friedrich Meinecke (le grand commentateur de Hegel qui avait dirigé sa thèse) dans laquelle il s'efforce d'expliquer à son ancien professeur pourquoi sa décision de rester juif, prise en 1913, implique qu'il renonce à toute carrière universitaire, Rosenzweig écrit : «La connaissance (Wissenschaft) n'est plus pour moi un but en soi ; elle s'est transformée en service [...] La connaissance reste libre en elle-même : elle ne se laisse dicter ses réponses par personne - pas ses réponses mais (et c'est ici que réside mon hérésie face à la loi fondamentale non écrite de l'Université) ses questions. Toute question ne vaut pas la peine d'être posée selon moi [...] Je ne questionne que là où je suis questionné.» Je ne suis plus universitaire, écrit Rosenzweig : je refuse de me poser des questions qui n'en sont pas, les seules questions dont je reconnaisse à présent la pertinence sont celles qui me mettent en question. Et cette phrase - je ne crois pas qu'il ait connu cette lettre - Benny Lévy la prononçait lui-même.
Il ne s'agit pas pour nous de dire que Lévinas se réduirait à la pensée du Retour, mais de montrer comment existe chez Lévinas une possibilité de penser qui, tout en puisant dans l'inspiration profonde du penseur, dépasse ou déborde l'explicite de sa pensée - et il faut entendre «dépasse» et «déborde», non pas au sens où l'on ferait dire à Lévinas ce qu'il ne dit pas, mais au sens où le mouvement de débordement, de dépassement de la limite est constitutif du penser lévinassien. Autrement dit, il s'agit déjà dans Visage continu de «faire jouer Lévinas» «contre Lévinas», pour reprendre les mots introductifs d'Être juif - ou encore, de penser «avec Lévinas, en dépit de Lévinas». Mais il faut comprendre : «faire jouer Lévinas contre Lévinas», «penser avec lui en dépit de lui», cela signifie prendre infiniment au sérieux sa pensée, la prendre au sérieux au point de s'efforcer d'en dénouer l'équivoque fondamentale, de dire clairement ce qui en elle se donne confusément dans «l'entre-deux singulier des textes» (VC, 20). Contre l'équivoque entre autrui et le prochain, contre l'équivoque entre l'altérité d'autrui et celle de Dieu, contre l'équivoque entre l'être juif et l'être occidental, «Il faut [...] revenir, sans crainte, avec clarté, à la distinction» (VC, 54-55). Le programme est séduisant. C'est celui de Visage continu :
«Sommes-nous des Grecs ? Sommes-nous des Juifs ? Et, finissait par demander Derrida : "Mais qui, nous ?" Oui - dernière formulation de la question - qu'en est-il du "nous" ? Notre lecture, à son terme, est tenue de répondre à cette question de l'universel» (VC, 11).
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