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Café Paraiso

Couverture du livre Café Paraiso

Auteur : Monica Ali

Traducteur : Isabelle Maillet

Date de saisie : 08/11/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Belfond, Paris, France

Collection : Littérature étrangère

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-7144-4264-2

GENCOD : 9782714442642

Sorti le : 04/10/2007


  • La présentation de l'éditeur

Après l'étincelant Sept mers et treize rivières, le nouveau roman de Monica Ali, un blues mélancolique et envoûtant, les destins croisés de plusieurs personnages dans un petit village perdu de l'Alentejo, au sud du Portugal.

À Mamarrosa, la personne la plus importante du village n'est ni le maire ni le curé, mais Vasco, le propriétaire du café. Un peu bourru et volontiers condescendant, pour mieux cacher la nostalgie de ses années passées en Amérique, il suit d'un oeil moqueur le petit théâtre de ses habitués.
Notamment João, un octogénaire qui pleure la mort de son meilleur ami Rui, et la perte de ses rêves de jeunesse; Harry Stanton, un écrivain anglais exilé au Portugal pour y trouver enfin l'inspiration ; une famille d'expatriés excentriques, les Potts, dont on ignore qui de Ruby, la fille, ou de Chrissie, la mère, a la réputation la plus trouble; la jeune Teresa, partagée entre son désir de quitter le village et l'appréhension du départ et de sa nouvelle vie en Angleterre...

Chroniques parallèles, vies entremêlées, et, au coeur de ces histoires, le village de Mamarrosa et le comptoir de Vasco, lieu de rencontres tantôt ordinaires, tantôt drôles ou émouvantes, symbole d'un paradis proche et lointain à la fois.

Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.



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  • La revue de presse Marine de Tilly - Le Point du 8 novembre 2007

Au Café Paraiso, un rade perdu au fin fond du Portugal, il fait bon poser ses valises, sa vie, ses solitudes, sous le soleil exactement. On y entre au bout du rouleau, on en sort avec un sourire en coin, en se disant que, finalement, on n'est peut-être pas le plus malheureux...
Avec sa façon de jouer de l'union, si tentante, du tragique et du comique, Monica Ali, déjà comparée à Zadie Smith pour sa double culture (banglado-anglaise contre anglo-jamaïquaine) et son épatant «Sept mers et treize rivières», déchire les codes habituels des romans où le pathos est sacro-saint. Et nous conte, d'une plume vivace mais tendre, des petites misères de comptoir, attrapant au vol ces éclats d'âme, ces destins en cavale dont le roman sait parfois faire des héros magnifiques.



  • Les premières lignes

Il crut au début que c'était un épouvantail. Sorti dans le petit matin blafard pour soulager sa vessie en bénissant comme à son habitude le vieil arbre de Judée, João avait aperçu la forme sombre quand il avait tourné la tête vers les bois. Il lui fallut un certain temps pour remonter sa braguette. Ses doigts agissaient comme des agents doubles : ils faisaient semblant d'être ses instruments mais oeuvraient en secret contre lui.
João s'avança sous les branches moussues avec une seule pensée en tête : Quatre-vingt-quatre années sur cette terre, c'est une éternité.
Il effleura les bottes de Rui, qui touchaient presque le sol. «Laisse-moi t'aider, mon ami», murmura-t-il. Il ne trouva pas tout de suite le courage de lever les yeux vers le visage familier. Lorsqu'il en eut enfin la force, il chuchota de sa voix laminée de vieillard : «Querido. Ruizinho.»
Debout sur le rondin que Rui avait repoussé d'un coup de pied, João sortit son canif pour sectionner la corde. Il avait placé son bras libre en travers de la poitrine de son ami et une main au creux de son aisselle, et il sentit le corps s'alourdir à mesure que les fibres cédaient sous la lame.
Les amandiers avaient fleuri avant la saison. Les tomates aussi seraient précoces et se teinteraient rapidement d'un rouge trompeur ; elles n'auraient aucun goût. João prit la main déformée de Rui en pensant : Ça, au moins, je le sais. Il était temps de planter les fèves. La terre où avait poussé le blé avait besoin de se reposer. Cette année, les olives seraient petites et dures.
Il s'assit dans l'herbe haute, le dos calé par le rondin, le corps de Rui appuyé contre lui. Il souleva la tête de son ami pour la loger plus confortablement sur son épaule, puis lui passa les bras autour du torse. Pour la seconde fois de sa vie, il l'enlaça.

Ils avaient dix-sept ans et la faim au ventre quand ils s'étaient rencontrés à l'arrière d'un char à boeufs en partance pour l'est, où s'étendaient les champs de blé. Rui l'avait hissé à l'intérieur sans un mot, mais plus tard il lui confia : «Il y a assez de boulot pour tout le monde. C'est ce qu'on m'a dit.» João hocha la tête, et quand les collines eurent cédé la place aux grandes plaines déployées à l'infini comme autant de promesses dorées, il se pencha vers lui pour affirmer : «Celui qui veut du travail en trouve.» Ils déplacèrent leurs fesses sur les planches en feignant de ne pas être endoloris et laissèrent leur regard se porter plus loin qu'il n'était jamais allé auparavant, vers les villages blancs qui se détachaient telle de l'écume sur un océan de bleu et vers la terre qui venait se briser sur le ciel.
Le troisième jour, ils s'arrêtèrent à la lisière d'une petite ville, où les enfants accourus à la rencontre de la charrette avaient ce même air endurci que les frères et soeurs de João. Celui-ci interrogea du regard Rui qui, pour toute réponse, carra la mâchoire et sauta à terre comme les autres. Les hommes les plus âgés furent embauchés pour les labours ou la récolte du liège, tandis que João et Rui demeuraient sur place, le dos bien droit, les mains dans les poches. João avait une telle faim qu'il la sentait dans ses jambes, ses doigts et même son crâne.
Plus tard, tous deux s'avancèrent parmi les masures, croisant des femmes postées sur les seuils et des chiens qui flairaient les caniveaux jusqu'au moment ou, enfin, ils arrivèrent sur la place. «On va rester ensemble», décréta Rui. Il avait des yeux verts, un nez fin et une peau très blanche qui semblait n'avoir jamais connu le soleil.
«Si quelqu'un veut nous embaucher, il faudra qu'il nous prenne tous les deux», renchérit João comme s'il était maître de sa destinée.
Ils eurent droit à la moitié d'une miche de pain dans un café pour avoir récuré le sol et porté les ordures à la décharge, puis ils s'endormirent la bouche ouverte dans la rue pavée. À son réveil, la première chose que vit João fut le visage de Rui. Il attribua la douleur dans son ventre aux tourments de la faim.
Ils dormaient et cherchaient à manger ensemble. À force de traîner avec les autres hommes en attendant du travail, ils apprirent beaucoup : comment économiser les mots pour prolonger une conversation, comment s'adosser à un mur, comment cracher et se nourrir d'indifférence.
Au bout de la place se dressait une bâtisse de deux étages dont la fenêtre du rez-de-chaussée était munie de barreaux. João n'avait encore jamais vu de prison. Les détenus venaient s'asseoir à la fenêtre pour parler à leurs amis ou recevoir les provisions apportées par leur famille. Un jour où une bonne dizaine de personnes s'étaient rassemblées devant l'établissement, João et Rui s'approchèrent. De toute façon, ils étaient désoeuvrés.


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