Auteur : Alain Badiou
Date de saisie : 15/10/2007
Genre : Philosophie
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Ouvertures
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-213-63481-4
GENCOD : 9782213634814
Sorti le : 03/10/2007
Voici la réédition, augmentée d une longue préface, d un livre publié en 1969 et devenu introuvable depuis trente ans. Il transcrit deux conférences prévues à l'époque dans un contexte à la fois dense et mondain : le «cours de philosophie pour scientifiques» organisé par Louis Althusser. La première conférence eut bien lieu, en 1968, à la fin du mois d'avril. Deux semaines plus tard, c'était le début de Mai 68, celui-là même auquel notre actuel Président ordonne qu'on mette fin «une fois pour toutes». Nous, jeunes philosophes, sommes alors passés brutalement des raffinements formels de la théorie pure à l'activisme politique le plus radical. Nous servions les structures, il a fallu, et avec quelle détermination, servir le peuple. La deuxième conférence fut annulée.
Entre 1960 et 1968, nous étions en effet «structuralistes», et nous avions une grande dévotion pour la science, que nous opposions à l'idéologie. Il est vraiment paradoxal que depuis, on ait jugé que nous nagions en pleine idéologie, et qu'on ait appelé à «la fin des idéologies». On verra tout le contraire dans ce livre : une grande rigueur instruite concernant la logique contemporaine, un grand mépris pour les à peu près de l'idéologie, et une ambition rationnelle qui s'étend à tous les domaines de la pensée active, politique comprise.
La vérité saute toujours par-dessus les étapes obligées. C'est parce qu'il est vraiment de son temps - le début des années soixante - que ce petit livre peut être du nôtre. Écrite aujourd'hui, la préface, racontant l'histoire de nos pensées depuis presque un demi-siècle, tente de montrer la pertinence de cette réédition.
Pour les idées profondes, quarante ans, ce n'est que le temps raisonnable d'une latence, pendant laquelle mûrissent les conditions nouvelles de leur efficacité.
Extrait de la préface de la nouvelle édition d'Alain Badiou :
Nous voici donc presque quarante ans après la conférence qui servit de point de départ au petit livre Le Concept de modèle. J'avais trente et un ans. J'avais écrit deux romans, Almagestes, publié en 1964, et Portulans, publié à l'automne 1967. On peut donc dire que Le Concept de modèle est mon premier livre de philosophie. Il restera pendant longtemps le seul. Théorie de la contradiction (1975) et De l'Idéologie (1976) sont des essais politiques, et le «romanopéra» L'Echarpe rouge (1979) inaugure ma production théâtrale. C'est Théorie du sujet (1982) qui met fin à quinze ans d'abstinence en ce qui concerne mon expression philosophique publique.
On trouve certes dans Théorie du sujet des traces de ce qui s'annonçait dans l'opuscule rédigé en 1968 et publié en 1969, soit une méditation qui enveloppe, comme une de ses conditions primordiales, certains résultats récents de la logique mathématique et de la théorie des ensembles. Mais la prééminence reste encore à la politique révolutionnaire, constituée comme finalité pratique de l'effort conceptuel. Le marxisme est encore tenu pour une référence évidente, et son inflexion maoïste comme ce qui en parachève, dans les conditions du temps, l'efficience révolutionnaire. La réception de ce livre dans les média a du reste été marquée, comme deux ans plus tard celle des représentations de L'Écharpe rouge (musique de Georges Aperghis, mise en scène d'Antoine Vitez), par un refus féroce d'en tenir le moindre compte et de reconnaître à ces travaux la moindre valeur. Une des rarissimes critiques de Théorie du sujet parue dans la presse quotidienne était titrée «Le dernier des Maohicans». Et je me souviens qu'au lendemain de la première de L'Écharpe rouge, le merveilleux, l'inoubliable Vitez - qui n'hésitait jamais à déclarer en public que j'étais «un génie» -, lisant la presse, m'avait dit avec un air gourmand : «ma foi, ils disent tous que tu es un crétin». J'étais à l'évidence à contre-courant, dans ces sombres années quatre-vingt, quand plastronnaient les «nouveaux philosophes» qui - inestimable bénéfice pour les gens installés - substituaient le couple «totalitarisme/démocratie» au couple «révolution/impérialisme» et appelaient tout un chacun à rejoindre le troupeau des votants démocrates, plutôt qu'à s'égarer, parcourant les usines, les foyers ou les cités, dans le menaçant désir, toujours selon eux préambule au totalitarisme, d'organiser les forces immanentes à la vie collective des gens ordinaires. On vit alors les renégats de Mai 68 se hisser sur le pavois médiatique, l'URSS cacochyme laisser venir son effondrement, la Chine s'engager sans trop d'états d'âme dans une impitoyable restauration capitaliste. Partout on vantait l'argent, le marché, les «droits» des riches et des puissants, la comédie électorale, partout commençait la persécution à grande échelle des ouvriers d'origine étrangère. C'était vraiment le moment de se souvenir des formules de Chou En-Lai en 1975, pendant le Xe Congrès du Parti communiste chinois : «Il faut oser aller à contre-courant», et «Vous pouvez accepter d'être seul, car si votre orientation est juste, vous serez un jour une armée».
Sans aucun doute, la poignée de ceux qui tenaient ferme la logique d'une politique interne à la vie des gens, opposée à l'Etat parlementaire, et contraire à tout ralliement à l'ordre établi, que ce soit sous sa forme «de gauche» (Mitterrand) ou sous sa forme «de droite» (Chirac), savaient que «l'armée» ne viendrait pas de sitôt. Une escouade, déjà, ce n'était pas si mal. C'est dire que mes livres de philosophie de cette époque (après Théorie du sujet, il y eut Peut-on penser la politique ? (1986) prenaient en charge les nécessités de la résistance à toute renégation déshonorante, puisque nous étions encore dans les débuts de la nouvelle séquence, celle dont sans doute nous voyons aujourd'hui, avec les guerres américaines partout dans le monde et l'élection de Sarkozy chez nous, les résultats désastreux.
C'est avec L'Être et l'événement (1988) que s'affirme, dans des conditions entièrement renouvelées, une fidélité manifeste aux travaux dont résultait, vingt ans plus tôt, Le Concept de modèle. Ce fut de ma part une décision consciente que de rendre explicite le noyau ontologique de mes conceptions, leur armature formelle, sans mettre immédiatement tout cela au service des urgences de la survie politique et du combat extraordinairement minoritaire contre la canaillerie ambiante et le nihilisme qu'elle provoquait chez les meilleurs représentants de la jeunesse intellectuelle. Décision consciente, et, ajouterai-je, difficile. L'Etre et l'événement se présente comme une suite de méditations : non pas six, comme chez Descartes, mais trente-sept. En général, chaque concept majeur est présenté sous trois formes, dans trois méditations successives : une purement philosophique, une dotée de forts appuis mathématiques, une, enfin, étayée par l'interprétation d'un grand philosophe classique, voire d'un poète (Hölderlin, Mallarmé). La difficulté dont je parle se manifeste en ceci que, dans le tout premier manuscrit, une quatrième méditation, de caractère politique, s'ajoutait aux trois autres. En outre il y avait, dans l'introduction, un vaste développement qui inscrivait une fois de plus la construction théorique dans une finalité subjective que la politique dominait. Quand j'ai finalement supprimé tout cela, et ainsi mis au premier plan l'armature formelle et mathématisée de ma vision spéculative, j'ai senti, douloureusement, qu'une période de ma vie philosophique s'achevait.
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