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Barbara

Couverture du livre Barbara

Auteur : David Lelait-Helo

Date de saisie : 15/10/2007

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Payot, Paris, France

Collection : Documents

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-228-90244-1

GENCOD : 9782228902441

Sorti le : 03/10/2007


  • La présentation de l'éditeur

«La chanson est une conversation», se réjouissait Barbara, disparue en novembre 1997 à l'âge de soixante-sept ans, et c'est bien une conversation que renoue David Lelait-Helo en mêlant à son récit biographique les mots de celle qui se voulait une «murmureuse» - paroles de chansons, interviews, confidences...

De Barbara il traduit les colères et le mal de vivre ; avec elle il feuillette le livre jauni de ses amours, il égrène les souvenirs d'une enfant juive que la guerre a jetée sur les routes, d'une fillette dont le père a sali l'insouciance, d'une femme qui a renoncé au couple pour chanter comme on prend le voile.

«Refaire le chemin de sa vie, confie-t-il, c'est s'enfoncer dans des forêts profondes et tendre sa joue à des bruissements d'ailes. C'est aussi découvrir les fantaisies d'une espiègle dont les proches jurent qu'elle était la femme la plus drôle du monde, prête à tout pour une blague.»

À trente-cinq ans, David Lelait-Helo a déjà publié chez Payot des portraits d'Eva Perόn (1997), de Maria Callas (1997), de Romy Schneider (2002), d'Edith Piaf (2003) et de Dalida (2004). Ce biographe à la plume de romancier est en outre l'auteur d'un récit très intimiste, Poussière d'homme (Anne Carrière, 2006).



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  • Les premières lignes

Prologue :

7 février 1994. Montpellier.

Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
Contre qui, comment, contre quoi ?
C'en est assez de vos violences.

Les consonnes claquent, les notes frappent, la voix métal glace, coupe et martèle. J'ai vingt-deux ans, peur et presque mal. Ce Perlimpinpin-la n'est pas une poudre de charlatan. C'est la terre qui soudain se déchire, met à nu les forges de l'enfer sous des ciels de foudre et de flammes. Je sens des lames froides s'aiguiser contre ma peau, autour de moi les âmes saisies se fendre. Mais que sont ces colères d'Olympe ? Qui est cette femme terrible qui me fait face ?
Son visage est un masque de poudre blanche. Comme sur un dessin d'enfant, ses pommettes trop rondes, trop roses, ses lèvres parfaitement cerise et ses yeux immensément charbon. Femme clown, magicienne envoûtée et pantin désarticulé, elle pirouette sur son tabouret de piano. Ses châles de laine pailletée s'emmêlent et moutonnent, les plumes de jais volettent dans un halo pâle. Sous le piano noir, ses jambes velours s'agitent, et s'énervent, battent les pédales, s'écartent pour y revenir et frapper de plus belle. La tête, maintenant fouettée de rouges flamboyants, se jette en arrière, mouline de côté, par-devant jusque dans le ventre du piano, puis de nouveau à la renverse, loin derrière, dans un équilibre fragile.
Dans les transes, le visage verse des cris furieux, esquisse des grimaces douloureuses. Les épaules se haussent, se baissent, et sous l'orage le buste balance, chahute à se rompre. La diseuse, dans l'ivresse, se lève, esquisse, agile, les pas mystérieux d'une danse barbare. Se peut-il qu'elle coure pieds nus sur un tapis de braises ? Pas chassés, crochetés, sautillants et boitillants... Pas obliques tirés comme autant de flèches qui nous vont droit au coeur. Drôle de danse et drôle de chanteuse qui marche à reculons vers le fond du plateau jusqu'à disparaître dans les cintres. Elle reparaît, un bras tendu vers le ciel de nuit, serré tout contre son visage blanc de neige. Elle s'efface un instant pour s'imprimer à nouveau dans le rai de lumière qui la traque, les paumes offertes haut et loin devant elle, la tête chavirée, l'âme avec. La sienne, la nôtre.
L'anniversaire d'une amie nous a jetés là. Dans ce délire, dans cet autre monde. La voix de Barbara a bordé son enfance ; nous avons réuni nos trois sous d'étudiants pour lui offrir ce spectacle. De cette Barbara je ne connais qu'un aigle noir. La grande dame de la chanson française, je l'avais remisée dans un tiroir trop difficile à ouvrir, coincée tout près de Ferré, Ferrât, Brel, Brassens. Trop sombre, trop pénible cet oiseau-là, de mauvais augure, sans doute, quand on a vingt ans et toute la joie de vivre. Je m'étais imaginé un vieil oiseau déplumé, une poétesse égarée sous des dentelles que des soleils de nuit auraient fanées. Je prévoyais une audience trop bien élevée, soûlée de vers de douze pieds, bercée de cantates. Pourtant, ici, en ce Zénith polaire et gris métal, toute la beauté du monde. Un public amoureux qui, tous sexes confondus, déborde de larmes, s'étreint et se blottit. La ferveur comme une marée d'amour qui va et vient aux pieds de la chanteuse ; une onde qui la porte et l'emporte. Mes yeux ne sont pas assez grands pour contempler le miracle. Je crains de rater un son, que m'échappe un mot, même minuscule. La voix se brise et, de moi jusqu'à terre, ce sont mille morceaux d'amour qui roulent vers cette femme qui chante. Je pleure. De ces larmes mi-bonheur mi-chagrin versées sur le quai quand le bateau nous emporte loin des nôtres.
Elle égrène ses zinzins, comme elle appelle ses chansons, nous jette à la face ses colères, déroule les souvenirs, les peines et les tendresses qu'elle a, sur le fil des ans, mis en mots, enlacés à ses musiques. Voilà qu'elle intime l'ordre de mettre des préservatifs parce qu'au-dehors une maladie terrible met l'amour à mort. Elle parle vite et saccadé, la respiration hachée. Elle supplie qu'on ne l'attende pas près de sa voiture, dit qu'il y fait trop froid, qu'elle est une femme qui chante, qu'elle reprend la route et part sans nous quitter vraiment, qu'elle reviendra. Elle sait pourtant qu'un mois plus tard, aux douze coups de minuit à Tours, elle quittera définitivement son amant de mille bras, qu'elle le laissera seul au chaud du lit froissé pour faire silence à Précy et dorloter ses solitudes en sa maison couvent. Ce n'est pas qu'elle nous entourloupe, elle aimerait tant croire encore, comme les petites filles, à son doux rêve, convoiter d'autres rendez-vous sous les soleils éclatants de quelque théâtre. Mais elle sait combien, l'automne venu, les roses, si belles soient-elles, se fanent et s'effeuillent. La saltimbanque en est à compter ses hivers et le temps de chanter est passé.
Les années filent... Je n'ai frôlé Barbara que cet unique soir ; pourtant elle ne me quitte jamais vraiment. Elle est là, ni trop près ni trop loin, tenue à distance, jamais abîmée. Par hasard, de ses proches croiseront joliment mon chemin. Que la balade est douce au printemps nouveau le long des arbres aux feuilles de chair tendre ! Que je t'aime, Mine, ma jeune copine, sa rôdeuse de coulisses, sa faiseuse de velours, toi qui ourles l'ombre et couds des peaux de nuit. On ne connaît pas bien Barbara, enfouie qu'elle est sous ses écharpes de secrets et ses étoles de pudeurs - mieux, on la connaît par coeur.
La chanson est une conversation, dit-elle. Une conver­sation avec le public, une conversation avec ses silences, ses respirations, ses souvenirs, ses bouts de rien qui font la vie qu'on partage des années ensemble.
À bâtons rompus, avec elle nous reprenons la conversation...


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