Auteur : Mario de Carvalho
Traducteur : Marie-Hélène Piwnick
Date de saisie : 15/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-267-01938-4
GENCOD : 9782267019384
Sorti le : 04/10/2007
Sur fond de post-Révolution des Oeillets, deux couples improbables nous entraînent de Lisbonne à l'Alentejo, dessinant ainsi un ballet aussi cruel qu'hilarant. Sur un ton burlesque et anecdotique, ce récit brosse un portrait satirique et pessimiste du Portugal contemporain.
La décrépitude de ces deux colonels en retraite et de leurs épouses emblématise une décadence globale qui ne touche d'ailleurs pas seulement le Finisterrae européen. La piscine qu'ils construisent dans une région subdésertique pour ne pas s'y baigner constitue dès lors le refuge d'un passé sans cesse évoqué et regretté, mais aussi d'un présent lourd de compromissions qu'effraient les excès d'une modernité prise pour cible par un narrateur ludique et incisif.
Le pays est ravagé par une logorrhéique pulsion, qui met tout un chacun dans un état de frénésie papoteuse, multipliant jusqu'au délire les duos, trios, choeurs, ensembles polyphoniques. Du nord au sud, des cimes de Castro Laboreiro au fin fond d'Ilhéu do Monchique bouillonnent cris et chuchotements, clabauderies, barrissements qui étouffent et volatilisent la patience des uns, les loisirs de beaucoup et le bon sens de tous. La parlote est cause d'incalculables inepties, productivité en baisse et noms d'oiseaux.
On parle, on parle, on parle, sur tous les tons, décibels et accents, et tous azimuts. Le pays parle, parle, s'égosille à parler, et peu de ce qu'il dit a un quelconque intérêt. Le pays n'a rien à dire, à enseigner, à communiquer. Le pays veut seulement s'étourdir. Et le papotage est le moyen de s'étourdir le plus à sa portée.
Tous parlent, les médecins, les enseignants, les chefs d'entreprise, les balayeurs, les notaires, les chauffeurs, la liste entière des professions que la statistique recense, il n'est corporation écartée de ce zonzonnement de la tchatche, placiers en assurances, garçons de café, vendeurs de voitures, cordonniers qui passent leur vie à chanter, représentants de l'autorité, malades à l'hôpital, agents immobiliers, fonctionnaires de justice, et aussi ingénieurs, sans-abri, vagabonds, téléphonistes, patineurs, boulangers, cireurs de chaussures et vandales. Des immigrants venus de pays ténébreux apprennent ici à se délier la langue, font profession de déblatérer contre ceci, cela, tout, rien. Passent les jours, les mois, les années, couvent les dépressions, s'amoncellent les dangers, le pays, lui, il cause, il cause, il cause.
Et voilà que surgit, en pleine campagne, du côté de Vila de Frades, un apiculteur sur une bicyclette antédiluvienne et fatiguée. Il a sur son porte-bagages à ciel ouvert un bidon en plastique jaune, plein de miel, qui déséquilibre sérieusement son allure. Eh bien, il a beau se promener tout seul, lui aussi tient conversation. Il parle à son bonnet. Les solitaires eux-mêmes n'échappent pas à cette ardeur élocutoire, car le bonnet, depuis qu'il a été inventé, a la faculté magique et traditionnelle d'alimenter le blabla. Et notre apiculteur de dire tout bas, mais avec conviction : «Voyons, ces vingt kilos de miel répartis dans les cent cinquante pots que j'ai chez moi lavés, et qui ne m'ont rien coûté puisqu'ils ont été récupérés du supermarché - le boulot que ça m'a donné -, si je retire les dix euros d'étiquettes, colle et petits napperons pour les couvercles, ça donne, attends voir, Eleutério (il s'appelle Eleutério), attends voir... À huit euros le pot, la jolie cagnotte de mille cent quatre-vingt-dix euros. Avec la moitié, j'achète des graines de kiwi, parce que c'est ça qui marche, je divise le reste en deux parties, une pour acheter un cadeau à Irina, car les fiancées qu'on délaisse lèvent le pied, l'autre pour acheter un football de table de troisième main, que j'installe dans le bistrot de mon beau-frère, mitche mitche pour les gains.» Et notre homme va de l'avant, et il pédale, et il cause, sur un de ces petits chemins du Portugal, vers le grand Sud. Là-dessus se répand dans les airs la Moldau de Smetana, en notes argentines, comme une vibration d'invisibles fils métalliques, notre homme fouille ses poches, en tire un objet luisant, braille «Allô !» et la bicyclette avance, avance, pendant qu'il communique, une main sur le guidon, l'autre sur son Nokia.
Téléphones portables ! Sinistre cauchemar ! Un pays jacassier a, d'une minute à l'autre, dix millions d'Aborigènes qui veulent savoir où se trouvent les autres, et transmettre leurs pensées à distance.
Grâce au ciel, il y a les vents, qui fouettent toutes les altitudes et les quatre points cardinaux et qui emportent la plupart des mots, parfois même des phrases entières, des paragraphes, par douzaines, par grosses, pour les noyer dans la mer, les abîmer dans les limons espagnols, les congeler aux confins de la Sibérie, les perdre dans l'immensité de l'éther. Merci, ô Dieu unique et véritable ! Le pays périrait dans une suffocation, au bord de l'aphonie, de l'indigestion de vocables, de l'empoisonnement par billevesées, si la Providence ne les disséminait pas charitablement dans d'improbables parages. Nous ne tarderons pas à faire la connaissance d'un certain colonel Bernardes qui partage cette opinion, au point qu'il est capable de passer quatre ou cinq heures à la développer, qu'il est prêt à se battre pour elle, à proposer des solutions pratiques...
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