Auteur : Jakob Arjouni
Traducteur : Marie-Claude Auger
Date de saisie : 25/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-267-01939-1
GENCOD : 9782267019391
Sorti le : 11/10/2007
Pressé de partir en week-end dans les environs de Berlin, Joachim Linde, professeur d'allemand et pur produit de l'après-68, réussit à grand peine à mettre fin à un cours dont le sujet, «Les écrivains allemands d'après-guerre et leurs prises de position sur le Troisième Reich», a déclenché de violentes polémiques parmi les élèves. De retour chez lui, tout dérape : la mère d'une de ses étudiantes l'appelle pour critiquer son cours et le menacer ; le petit ami de sa fille arrive à l'improviste de Milan et l'accuse de s'être comporté de manière déplacée avec elle pendant des années ; son fils, Pablo, mis au courant de la situation, lui casse la figure puis s'enfuit, ivre mort, au volant de sa voiture. Le voyage à Berlin se trouve une nouvelle fois annulé, mais le pire reste à venir... À travers ces personnages pétris de bonne conscience, dont l'apparente banalité dissimule un brin de perversité, c'est un certain visage de l'Allemagne d'aujourd'hui qui est remis en question.
A travers ses personnages et leurs ambiguïtés, Arjouni fait une peinture cruelle de la société allemande contemporaine, minée par l'hypocrisie et une certaine forme de décadence dont est victime l'entourage du professeur Linde - autrement dit, la génération des enfants et petits-enfants de 1968...
Toute la virtuosité de ce romancier est de faire, non sans drôlerie, le portrait d'un être abject passé maître dans l'art du refoulement en lui laissant pratiquement toujours la parole, en donnant de l'espace à ses arguments, et en lui permettant de s'en tirer à la fin par des trésors d'hypocrisie. L'ombre projetée n'en est que plus forte.
Joachim Linde, professeur d'allemand au lycée Schiller de Reichenheim, regarda sa montre.
«Maintenant, vous allez essayer de décrire, dans les vingt minutes qui nous restent - en vous appuyant si vous le voulez sur l'impression que vous a laissée le texte de Walser que nous venons de lire -, quelle est à votre avis l'influence que le Troisième Reich exerce aujourd'hui encore, presque soixante ans après, sur votre vie.»
Linde croisa les bras, s'appuya contre le tableau, passa en revue les élèves de son cours d'allemand de la classe de première intitulé «Les écrivains allemands d'après-guerre et leurs prises de position sur le Troisième Reich». Vingt-deux filles et garçons entre dix-sept et vingt ans qui à ce moment-là, comme le pensait Linde, n'avaient rien d'autre en tête que l'endroit où ils allaient passer ce week-end prolongé. Comme lui. On était jeudi, une journée de printemps chaude et ensoleillée. Dans deux heures, il prendrait le train pour Berlin et partirait, dès le lendemain matin, pour une randonnée de trois jours dans la Marche de Brandebourg. Un désir qu'il nourrissait depuis longtemps, pratiquement depuis la chute du Mur, il y avait quatorze ans de ça : le désir de «ressentir» à pied, comme il aimait à le dire, le berceau de Berlin, le pays de Fontane et surtout la région d'où était originaire son père (quand on lui demandait ce qu'il entendait par là, il répondait : «Appréhender ce pays par tous les sens, le toucher, le sentir, le savourer.» Linde affectionnait particulièrement les formules, les créations de mots inhabituelles ainsi que les dérivations de sens de mots connus. Son plaisir était proportionnel au temps que ses interlocuteurs passaient à chercher ce qu'il entendait par là). Il avait déjà pris trois fois son billet pour Berlin mais à chaque fois il avait eu un empêchement au dernier moment. Une fois, Ingrid, sa femme, avait eu la veille une de ses crises de dépression ; une autre fois, Pablo, son fils de dix-neuf ans, élu délégué local d'Amnesty International avait improvisé un barbecue pour fêter ça ; puis il y a six mois, c'était Martina, sa fille de seize ans, qui avait été transportée aux urgences avec les veines tailladées. Mais cette fois, apparemment, rien ne s'opposait à son départ : Ingrid était dans une clinique ; Pablo manifestait à Mannheim contre la politique de colonisation d'Israël ; quant à Martina, trois mois après sa tentative de suicide, elle avait quitté la maison - elle vivait actuellement avec un photographe à Milan. La veille, le directeur avait dispensé Linde d'assister au conseil des professeurs et la rencontre hebdomadaire du groupe de discussion Martin-Luther sur l'interprétation du Nouveau Testament avait été annulée à cause de la fête du vin de Reichenheim.
«Oui, Alex ?
- Eh bien...»
Alex baissa le bras et émit un petit rire gêné. Trois jours avant, Linde l'avait prévenu que s'il ne participait pas plus à l'oral, il n'aurait plus besoin de venir en cours. «Je ne sais pas mais..., dit Alex en battant lentement la mesure avec ses genoux. Comme vous l'avez dit vous-même, ça fait presque soixante ans. En quoi est-ce que ça me concerne ?
- Justement, Alex, c'était la question.»
Au dernier rang, Teresa et Jennifer se mirent à ricaner. Teresa était la meilleure de la classe ; Jennifer avait, de l'avis de Linde qui ne manquait pas une occasion de s'en assurer, un derrière exceptionnellement rond et ferme.
Il répondit à leurs ricanements par un sourire et un «eh bien, eh bien...» et se tourna de nouveau vers Alex.
«Ce serait bien, dit-il, si tu pouvais faire un peu plus que de te contenter de répéter ma question.
- Mais si ça ne me concerne pas, répondit Alex qui s'était renfrogné en entendant les ricanements, vous ne pouvez pas me forcer pour qu'un événement quelconque ait sur moi une quelconque influence.
- Non, mais toi, tu pourrais peut-être te forcer un peu à réfléchir ? Par exemple, comment est-ce pour toi quand tu es en vacances à l'étranger, lorsque tu dis aux gens que tu es allemand ?
- Comment voulez-vous que ce soit ? Même, à l'étranger, ils parlent tous une langue étrangère. De toute façon, je ne comprendrais pas.»
Dans le fond de la classe, les ricanements reprirent.
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