Auteur : Jean-Louis Biget
Date de saisie : 13/10/2007
Genre : Sciences humaines et sociales
Editeur : Picard, Paris, France
Collection : Les médiévistes français
Prix : 34.00 € / 223.03 F
ISBN : 978-2-7084-0803-6
GENCOD : 9782708408036
Sorti le : 01/10/2007
Enseignants et chercheurs en histoire médiévale ont en France une activité considérable et reconnue au plan international. En dehors des livres et des manuels qu'ils produisent, ils donnent une part importante des fruits de leurs recherches à des ouvrages collectifs, des périodiques et des encyclopédies. Il est donc nécessaire de procéder à un regroupement de leurs articles dispersés pour permettre à un large public de prendre connaissance de leurs résultats, de leurs hypothèses, et de leurs projets. La collection consacrée aux médiévistes français répond à cette préoccupation. Ici la personnalité du médiéviste donne au livre toute sa cohérence.
Les articles rassemblés dans ce volume, précédés d'une mise en perspective générale, concernent l'hérésie dite «cathare» et son histoire en Languedoc, du XIIe au début du XIVe siècle. Ils s'efforcent de préciser ses origines, sa nature, son développement et les causes de son effacement. Ils replacent cette dissidence religieuse, celle des «bons hommes», dans un contexte global, à la fois ecclésiastique, spirituel, social et politique, afin de montrer qu'elle ne saurait se définir par une simple analyse interne et que l'on ne doit pas juger des réalités du Moyen Age en fonction du XXIe siècle ; il s'agit d'un monde autre, dont il faut saisir l'altérité pour le bien comprendre.
Jean-Louis Biget, professeur émérite d'histoire du Moyen Age à l'Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines, a consacré ses recherches à l'histoire urbaine et religieuse du Midi de la France entre le XIe et le XVe siècle. Il est le secrétaire général du comité de publication des Cahiers de Fanjeaux, collection d'histoire religieuse du Languedoc au Moyen Age. Il a dirigé l'Histoire d'Albi, Toulouse, 1983, rééd. 2000, publié deux volumes sur la cathédrale Sainte-Cécile d'Albi (Peintures, 1994; Sculptures, 1997) et collaboré à l'ouvrage Le Pays cathare, J. Berlioz dir., Paris, 2000. On lui doit les articles «Albigeois», «Cathares», «Inquisition», «Languedoc» et «Vaudois» du Dictionnaire du Moyen Age, C. Gauvard, A. de Libéra, M. Zink, dir., Paris, 2000. Il a rédigé les chapitres «Les hérésies (XIIe siècle)» et «L'Inquisition (XIIIe siècle)», dans l'Histoire du christianisme, A. Corbin dir., Paris, 2007.
Extrait de l'introduction :
LE «CATHARISME» UNE HISTOIRE EN DEVENIR
Les articles réunis dans ce volume constituent la première approche d'une réévaluation et d'une reconstruction de l'histoire du «catharisme» en France méridionale. Largement banalisée, cette histoire semble posséder la clarté de l'évidence. Pourtant, enjeu de débats et de combats depuis ses origines, elle souffre de présupposés et de déformations. Elle implique des révisions, exemptes d'engagement passionnel. Loin d'être achevée, c'est une histoire en devenir, qui progresse grâce à des recherches nouvelles. Je remercie très vivement Michel Parisse et les éditions Picard de me donner l'occasion de montrer qu'on peut écrire cette histoire autrement, en refusant l'imaginaire et l'idéologie, les parti-pris et les a priori. Les pages qui suivent s'efforcent de mettre en perspective quelques problèmes inhérents à l'essor, à la répression et à la disparition de l'hérésie en Languedoc, du XIIe au XIVe siècle.
L'hérésie constitue au premier chef un phénomène religieux, mais il est insoutenable de prétendre que de ce chef elle s'avère extra-temporelle et extra-sociale. Au Moyen Âge en effet, la religion s'avère coextensive à la nature et à la société. Comprendre l'hérésie implique de la replacer dans un contexte large, car elle apparaît et se développe au carrefour d'un ensemble de conditions, spirituelles, intellectuelles, sociales et politiques. Cette démarche évite de présenter l'hérésie comme un phénomène désincarné et d'élaborer une histoire automatiquement erronée parce que fragmentaire. En outre, la prise en compte des décalages et des distances entre le Moyen Âge et le XXIIe siècle prévient l'erreur majeure qui consiste à confondre les époques, aboutissant à projeter dans le passé les préoccupations du présent et à juger des réalités médiévales à l'aune de notre époque. En outre, les avancées de la critique des textes permettent de relire avec profit la documentation, en marquant ses apports et ses limites.
Hérésie et dissidence
De la «dépravation hérétique» aux «cathares»
Avatars d'un modèle
On doit aux clercs des XIIe et XIIIe siècles la définition de l'hérésie, qu'ils jugent s'implanter dans le Midi de la France à partir de 1100. Ils la ressentent et la dépeignent comme la reviviscence de phénomènes anciens, renvoyant à des crises antérieures de l'Eglise : l'arianisme, puis le manichéisme, ce dernier devenant la référence exclusive après 1160. Ils conçoivent ce mouvement comme un système religieux totalement constitué, venu de l'étranger, de l'Orient lointain, père des hérésies ; ils le présentent comme une maladie spirituelle qui contamine l'Occident de proche en proche, à la manière d'un chancre ou d'une lèpre, corrompt l'âme de ses habitants et ruine leurs chances de salut. Le dualisme qui colore l'entreprise atteste son caractère luciférien ; de toute évidence elle a Satan pour promoteur. Les hérétiques sont des créatures du diable.
Les croisades multiplient entre Latins et Grecs les contentieux et les tensions de tous ordres. Dans ce climat, affleure après 1140 l'idée que l'hérésie s'est propagée par l'intermédiaire des Balkans. En effet, dans l'Empire byzantin et à ses marges, en Bulgarie et en Bosnie, se sont développées diverses dissidences, dont celle des Bogomiles. Au début du XIIIe siècle s'impose en Italie la certitude d'une filiation entre les églises balkaniques et les groupes hérétiques de la péninsule. En parallèle, s'affirme la conviction que les communautés hérétiques repérées en Rhénanie, en Lombardie, en Languedoc et ailleurs, appartiennent à un même ensemble ; la métaphore de l'hydre permet de les rassembler en une hérésie et une contre-Église, ce qui en accentue le caractère dangereux pour ici-bas et pour l'éternité.
L'assaut que la «dépravation hérétique» fait subir à l'institution ecclésiastique, sa menace contre le salut commun et son caractère globalement subversif justifient l'élimination, par le fer ou par le feu, de tous ses adhérents qui refuseraient de rentrer dans la communion de l'Église.
Ce schéma, simple et clair, a paru et semble encore vraisemblable à beaucoup d'historiens, même si, parmi ceux du XXe siècle, certains n'ont pas manqué de s'interroger sur les vecteurs ayant porté le dualisme d'Orient en Occident : missionnaires, croisés, marins ou marchands.
Tout en conservant un schéma identique quant aux origines et au développement de l'hérésie, d'autres auteurs ont mis l'accent sur les malheureuses victimes que devinrent les contestataires de l'Église médiévale, présentés comme de pacifiques propagandistes de l'Évangile. Cette appréciation nouvelle débute avec la Réforme, puis affecte des expressions diverses ; elle excipe de la tolérance et de l'humanisme, dans un sens philosophique à l'époque des Lumières, avec des visées davantage politiques chez les républicains et les anticléricaux du XIXe siècle. Elle a des prolongements parmi les historiens actuels.
Par un glissement logique, mais arbitraire, les hérétiques méridionaux du Moyen Age ont eux-mêmes été constitués apôtres de la tolérance et de la liberté de conscience. Puis ils ont été assimilés à des «primitifs de la révolte» ; après 1950, l'affaire albigeoise a cristallisé et intégré toutes les préoccupations de l'époque : liberté et totalitarisme, colonisation et droit des peuples, occupation et résistance. Les dissidents religieux du Languedoc sont alors devenus l'incarnation de toutes les valeurs contemporaines et l'emblème de tous les protestataires et de tous les mouvements de libération. Des historiennes ont discerné chez eux les symptômes d'un certain féminisme et l'hérésie a été définie comme une communauté assurant non seulement la promotion de la femme, mais abolissant outre les barrières du sexe, celles de la naissance, de la fortune et de la culture. Le statut de héros et de victimes acquis par les hérétiques médiévaux du Midi leur a valu un fort capital de sympathie, qui les a projetés au premier plan de l'actualité médiatique. Cette situation a provoqué bien des dérives.
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