Auteur : Alessandro Piperno
Traducteur : Fanchita Gonzalez Batlle
Date de saisie : 12/10/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : L. Levi, Paris, France
Collection : Opinion
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-86746-460-7
GENCOD : 9782867464607
Sorti le : 04/10/2007
Alessandro Piperno
Proust antijuif
Traduit de l'italien par Fanchita Gonzalez Batlle
A la fin du XIXe siècle, forte des valeurs défendues par la Révolution française, une large part de la bourgeoisie israélite croit aux valeurs de l'intégration. Mettre en sourdine sa propre culture permettrait de se fondre dans la masse et peut-être même d'accéder au monde clos des salons parisiens. Marcel Proust ne fait pas exception à cette vision. L'affaire Dreyfus le mettra face à ses contradictions et pointera l'antisémitisme d'une société résolue à conserver ses préjugés. Dans ce brillant essai, Alessandro Piperno nous offre une traversée de ce moment de vérité, annonciateur des drames du génocide juif, où les israélites redeviendront - pour les autres et pour eux-mêmes - des Juifs.
Alessandro Piperno est né à Rome, en 1972, d'une famille mixte, père juif et mère catholique, à l'inverse de Proust. À travers ce dernier, il découvre la littérature française qu'il enseigne aujourd'hui à l'université de Tor Vergata à Rome. Son parcours d'écrivain commence en 2000 avec cet essai, et se poursuit en 2005 lorsqu'il publie Avec les pires intentions, qui fait de lui l'enfant prodige de la littérature italienne.
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Extrait de l'introduction à l'édition française :
Comment vous sentiriez-vous si quelque feu intérieur vous contraignait à calomnier l'écrivain que vous idolâtrez plus que tout autre ? Que vous considérez comme une sorte d'aboutissement de la culture occidentale ? Comment vous sentiriez-vous si vous éprouviez le besoin de l'amener au banc des accusés, dans une sorte de réédition du procès de Nuremberg, et de l'interroger pour des crimes contre le Peuple juif (contre son propre peuple, votre peuple) ?
J'en étais là lorsqu'à vingt-cinq ans à peine j'ai commencé à écrire le livre que vous vous apprêtez à lire. Je ressentais l'excitation d'un ministère public inexpérimenté qui prépare contre un accusé un procès injuste. Injuste parce que fondé sur des présomptions et sur des témoignages partiaux.
Il faut ajouter à cela un élément bien moins noble que celui évoqué précédemment. Ce livre devait m'ouvrir une carrière universitaire. Et j'aurais donc dû le traiter avec toutes sortes de précautions, l'accompagner de l'appareil sans lequel, dans certains milieux, un ouvrage n'est pas considéré comme tel. J'aurais dû. Mais je n'en avais aucune envie. Ni sans doute le talent (sans parler de l'abnégation). Je l'ai finalement écrit du mieux que je pouvais. Et vu la nature de son contenu et l'aspect démonstratif de son titre, certains en Italie l'ont remarqué. Ils n'ont pas pu s'empêcher de le critiquer. En l'accusant de sensationnalisme, d'absence de sens de la mesure et de la réalité. D'autres ont dit que l'auteur s'était servi de Proust pour s'auto-psychanalyser. D'autres encore ont relevé certaines imprécisions ou omissions bibliographiques. Mais personne n'a pu contester que j'avais mis la main sur un précieux gisement de l'infini patrimoine proustien, une crypte souterraine scintillante de pièces d'or à laquelle le temps n'avait rien ôté de son éclat d'origine.
On m'a aussi fait le reproche (le plus infamant pour un spécialiste proustien) d'avoir fourré mon nez dans la vie de Proust, d'avoir confondu celle de l'Auteur et celle du Narrateur. À quelques années de distance, je ne souhaite pas renier cette approche, je voudrais même la défendre. La raison pour laquelle, aujourd'hui encore, beaucoup jugent criminel de lire la Recherche comme une sorte de transfiguration littéraire de la vie de Proust découle d'un ensemble tourbillonnant de circonstances. La principale porte un prénom et un nom, prestigieux : Marcel Proust. C'est lui qui, avant même de commencer à écrire son oeuvre maîtresse, a défié ses futurs critiques de toucher à sa biographie. Celui qui le ferait serait marqué du sceau déshonorant d'élève de Sainte-Beuve (cela vous paraît tellement grave de tomber dans la même erreur qu'un des plus grands critiques que la France ait connus ?).
Ce que je n'ai jamais réussi à comprendre, c'est pourquoi presque personne (à quelques illustres exceptions près) ne s'est rebellé contre cette ingérence de Proust, contre cette véritable intimidation mafieuse de la part d'un homme d'une mauvaise foi manifeste. Il m'a toujours paru évident que les raisons de son aversion pour la biographie étaient personnelles et névrotiques, et non universelles. Proust n'avait rien contre la biographie en général, mais tout simplement contre la sienne. C'était sa vie d'homosexuel insatisfait et salonnard que le tribunal spécial de sa conscience jugeait indigne d'être relatée. C'était son origine petite-bourgeoise qui le dégoûtait. Il a écrit la Recherche pour se cacher, pas pour s'exposer en public comme des naïfs pourraient le croire. Pourquoi, sinon, aurait-il simulé la nostalgie d'époques jamais vécues ou de milieux jamais fréquentés (ou seulement en tant que second rôle) ? Il a mis trente-cinq ans, comme Dante, à comprendre que la seule histoire qu'il avait à raconter était aussi la seule qu'il jugeait irracontable, à savoir la sienne. Après quoi il a multiplié les précautions pour la dissimuler (avec une hypocrisie non moins lourde que celle de Mme Verdurin), en créant un monde sidéral, artificiel, azuré, dans lequel faire vivre ce succédané épuré de lui-même que nous appelons pudiquement le Narrateur. Sur les pentes verdoyantes de ce domaine protégé, il a édifié son majestueux projet architectural : une forteresse pleine de passages secrets et de ponts-levis digne de rivaliser avec le Château de Kafka, presque contemporain. En ressentant d'emblée - ce n'est pas un hasard - le besoin de priver son alter ego romanesque des particularités qu'il considérait en lui comme peu respectables et dont il avait manifestement honte : judéité, homosexualité, snobisme, insignifiance sociale. La Recherche est un chef-d'oeuvre de dissimulation, certainement pas d'exhibitionnisme. Une civilisation fondée sur des sables mouvants. C'est pourquoi le témoignage de Proust ne peut pas être versé au dossier en tant que preuve parce qu'il est vicié, contaminé par un conflit d'intérêts autoprotecteur qui lui ôte prestige et légitimité.
La fructueuse confusion entre vie et oeuvre, dont Proust lui-même était victime comme le montrent ses notes, explique la raison pour laquelle il a déversé dans la Recherche tout son ressentiment d'homme incomplet et insatisfait. Ce qui frappe le plus à la lecture des pages les plus implacables du Temps retrouvé, c'est la joyeuse cruauté avec laquelle Proust a décrit ses personnages arrivés à la fin de leur vie. J'ai toujours trouvé quelque chose de dantesque dans toute cette férocité. Je voudrais donner un petit exemple qui me paraît significatif. À un certain moment, pendant la matinée Guermantes, Proust s'attarde sur la transformation subie par un personnage mineur tel que M. d'Argencourt, ancien ennemi du Narrateur : (...)
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