Auteur : Antoine Hennion
Date de saisie : 10/10/2007
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Métailié, Paris, France
Collection : Suites. Suites sciences humaines, n° 15
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-86424-632-9
GENCOD : 9782864246329
Sorti le : 31/10/2007
Antoine Hennion
La Passion musicale
Édition revue et corrigée
L'objet de ce livre est instable, comme celui de la musique. Il vise à faire une sociologie de la passion musicale qui en respecte les médiations propres, qui n'écrase pas sous les instruments de l'analyse la réalité analysée. Il tente aussi l'inverse, une théorie de la médiation formulée depuis la leçon que donne la musique. Cet art de la présence déconcerte en effet l'analyse sociologique. La musique n'a pas d'objet à montrer, elle n'est qu'accumulation de médiateurs (instruments, langages, partitions, interprètes, scènes, médias...). Pour comprendre comment les musiciens installent la musique au milieu d'eux, A. Hennion part du mouvement de ré interprétation de la musique baroque, qui, en mêlant médias modernes et traités anciens, a créé un objet inouï, l'écoute moderne d'une musique ancienne.
Restituant ainsi la diversité des intermédiaires, humains ou matériels, par lesquels passe la relation entre musiques et publics, l'auteur analyse des dispositifs musicaux concrets, de la classe de solfège à la grande scène rock ou au concert classique. La musique est un bon modèle pour un tel repeuplement du monde de l'art : on y parle moins d'objet que de performance, d'oeuvres que de versions, d'"être" que de jeu. Non pas la musique d'un côté, le public de l'autre, et entre eux des moyens asservis : tout se joue chaque fois au milieu, dans la réussite d'un passage.
En montrant une réalité collective remplie d'instruments, de corps, d'objets, la musique introduit à une sociologie de la médiation comme double dépassement, d'une pensée critique qui réduit les objets au social et d'une pensée naturelle qui n'accepte d'objets que si elle les arrache au social.
"La musique [est] le suprême mystère des sciences de l'homme, celui contre lequel elles butent, et qui garde la clé de leur progrès."
C. Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit [1964, Introduction, p. 26]
Introduction
L'objet de ce livre est instable, comme celui de la musique. Il vise à faire une sociologie de la passion musicale qui en respecte les médiations propres, qui n'écrase pas sous les instruments de l'analyse la réalité analysée. Il tente aussi l'inverse, une théorie de la médiation formulée depuis la leçon que donne la musique. Pour cela, il fait un long détour par les sciences sociales, afin de comprendre le traitement qu'elles réservent à l'oeuvre d'art, à son "contexte", et surtout à leur difficile mise en rapport, en comparant le cas des arts visuels et celui de la musique.
Le fuyant objet de la musique
La musique a des problèmes pour définir son objet, impossible à fixer dans la matière ; sans cesse obligée de le faire apparaître, elle accumule les intermédiaires, interprètes, instruments, supports, nécessaires à sa présence au milieu des musiciens et des auditeurs ; elle se reforme continûment, vaste théorie de médiations en acte. Les sciences sociales sont dans la situation inverse; la prise en compte des objets déjà construits par les acteurs, tels que les oeuvres d'art, leur pose un problème aigu : sont-ils des symboles -et de quoi ? Sont-ils des leurres, ou des outils, producteurs de la réalité sociale ? Pour les sciences sociales, loin d'être le moyen de faire apparaître les objets comme en musique, la médiation est ce qui permet de s'en débarrasser, c'est-à-dire de les prendre en compte mais en les rapportant à autre chose qu'eux-mêmes, pour en faire les vecteurs d'une interprétation sociale. Le livre est né de ce parallèle entre la médiation musicale, comme modèle de la construction collective d'un objet, et le modèle symétrique proposé par l'analyse sociale des arts visuels.
L'idée n'est pas tant de comparer directement l'objet musical, temporel, dynamique, nécessitant la procession de ses intermédiaires, et l'objet stable des arts visuels, derrière lequel disparaissent ses médiateurs : plutôt, d'utiliser le contraste entre les littératures qu'ils ont produites. La fermeté de la statue ou du tableau suggère tout naturellement la posture critique au discours sociologique : au face-à-face entre un objet d'admiration esthétique et un sujet tout préoccupé d'attribuer la source de la beauté à la qualité de l'objet et à la sensibilité du sujet qui l'admire, il suffit de substituer la multitude des médiateurs cachés qui seuls rendent possible cette relation, depuis le cadre, l'institution, le marchand, jusqu'aux critiques, au goût, à la différenciation sociale. Droit importée du modèle construit par Durkheim devant les totems, la médiation du sociologue introduit entre le sujet et l'objet l'écran à travers lequel ils se voient et, à partir de ce décalage, permet de rapporter à des mécanismes sociaux souterrains ce que les acteurs attribuent à l'objet.
Mais, sur l'art, le sociologue s'est constamment trouvé confronté à la redoutable résistance de l'objet étudié, dont la valeur ne se laisse pas si facilement réduire à ses visées. Au moment où il doit fournir ses propres interprétations, il semble obligé de choisir : opter "en dernière instance" pour le statut irréductible de l'oeuvre d'art, ou réduire celle-ci à une illusion, en faire l'enjeu arbitraire d'une construction sociale. Il reconstruit là l'opposition que son travail devait avoir périmée, entre la représentation qui reconnaît l'objet et celle qui le rapporte à la croyance du groupe.
C'est sans doute, parmi les différentes sociologies de la valeur, la sociologie de l'art qui rencontre le plus directement les limites descriptives du sociologisme, ne serait-ce que parce que l'hypothèse de non-pertinence des structures singulières de l'oeuvre par rapport à ses effets ou à ses usages sociaux rencontre plus vite le démenti des faits [J.-C. Passeron, p. 458, in «Moulin 1986a, pp. 449-459].
Est-il possible aux interprétations sociales de respecter les constructions propres des domaines qu'elles étudient ou, par définition, toute explication théorique implique-t-elle l'expulsion des médiations ? Devant l'art, non sans lui avoir résisté le plus longtemps possible, les sciences sociales sont parvenues à un double constat assez unanime, nous le verrons, sur la nécessité de rejeter le dualisme :
1) il faut dépasser l'opposition entre analyses internes et externes, rationalisations et dénonciations sociales de l'objet,
2) et cela suppose la prise en compte minutieuse des médiations propres de l'art, à la fois dans leur statut théorique et comme réalités empiriques.
Pour autant, le sens et la place réservée aux médiations de l'art sont loin d'être clairs et élucidés. C'est l'un des objets de ce livre que de se servir du cas de la musique pour avancer sur ces questions, en profitant du luxuriant tissu de médiations hétérogènes que cet art doit déployer pour exister.
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