Auteur : Guy Denis
Date de saisie : 10/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : B. Gilson, Bruxelles, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-87269-171-5
GENCOD : 9782872691715
Sorti le : 11/09/2007
Douze ans en 1944, à Bastogne, l'arme au poing, dans une jeep qui roule entre les maisons détruites, zigzaguant entre les cadavres et les trous de bombe. Douze ans ! L'âge des jeux d'enfants et des rêveries. La guerre semble terminée. Les parents de Gaétan envoient leur fils en Ardenne, près de Bastogne, pour les vacances de Noël. L'enfant débarque dans une ferme durant le rude hiver de décembre 44. Une famille sympathique, de nouveaux amis, le garçon paraît heureux. Un jour, dans la blancheur de l'hiver, le fracas des canons brise le silence en surprenant toute la population et les divisions américaines cantonnées près de Bastogne. Des combats sanglants s'engagent ; Gaétan fait la connaissance de tankistes américains pris au piège tendu par les Allemands. L'enfant devient leur «mascotte» : il apprend à manier les armes. Les gars du char Sherman ne veulent plus se séparer d'un garçon qui semble leur porter chance.
Audaces, horreurs, morts hélas ! L'enfant, malgré lui, est de la partie. Il se signale par son courage... dans la bataille de Bastogne, et ensuite à travers l'Allemagne jusqu'au front russe.
Gaétan Delécaut, l'Enfant-Soldat, a son uniforme et ses armes qu'il démonte et remonte plus vite que les adultes. Il parle parfaitement l'américain et le soldat Warren l'a pris sous sa protection. Mais que se passe-t-il dans son coeur, dans sa tête, lui un gamin jeté dans un monde de fureurs ?
Aujourd'hui, soixante-trois ans plus tard, véritable miraculé d'un enfer de feu et de sang, Gaétan Delécaut vit en Belgique tandis que Warren, âgé de 96 ans, vit aux Etats-Unis.
Guy Denis, romancier, qui entendit parler de cette histoire dans son enfance, a rencontré l'Enfant-Soldat qui lui a raconté cette période de sa vie. L'auteur a pris la liberté d'organiser son récit sous forme de roman en respectant la vérité historique, tant du côté américain que du côté allemand.
Bruxelles
Jeudi, 31 août 1944
Depuis quelques jours, Bruxelles semblait s'assoupir jusque sur la Grand Place que de rares passants traversaient, ou dans l'avenue Louise que ne fréquentaient plus les dames en fourrure et crinoline accompagnées d'officiers allemands. Quelques vélos erraient chaussée de Charleroi, une charrette de boulanger tirée par quatre chiens passait silencieusement avenue Longchamp, aucune automobile à kérosène en vue... comme si la ville retenait son souffle.
La vie s'était comme retirée vers les quartiers populaires, dans les Marolles où les zinnekes s'adressaient des rires ou des insultes dans ce sabir propre à la capitale belge, mariage de français et de flamand. Un silence pesait par ailleurs, telle une écoutille de char fermée sur un équipage attendant avec angoisse les premiers éclats d'obus de la furie guerrière. L'Armée blanche elle-même, représentant la Résistance belge, se tenait coite. Quatre années de guerre et d'occupation nazie, une vie qui ne continua avec gaieté que pour la classe bourgeoise dont les banquiers et les industriels s'étaient bien accommodés de la présence allemande en collaborant sans vergogne. Tandis que le roi Léopold III, chef de l'armée, condamnait son gouvernement exilé à Londres, vivait sans remords dans son palais de Laeken, et épousait une jolie brune du nom de Liliane Baels, avec la bénédiction du cardinal Van Roey, primat de Belgique. Dix-huit jours avaient suffi pour mettre en déroute l'armée belge. Des régiments flamands se rendaient en masse avec armes et bagages tandis que résistaient jusqu'à la mort les Chasseurs ardennais, à Martelange, dans les Ardennes et sur la Lys. Le marché noir s'était organisé dans les villes. Beurre, viande, saucissons, charbon, se trafiquaient. Chacun essayait de se débrouiller, vaille que vaille, pour survivre et manger tandis que le roi jouait au tennis dans son palais. Certains, délateurs ou profiteurs, avaient pillé les appartements et les maisons demeurées vides des citoyens juifs déportés vers la caserne Dossin à Malines, puis vers le Fort de Breendonk ou Auschwitz en Pologne. Dans les Ardennes, le maquis redressait la tête et multipliait les coups de main, sabotages de ponts, de voies ferrées, entraînant une répression féroce de l'occupant contre des civils innocents. Plusieurs réseaux, parfois rivaux, constituaient cette résistance à l'ennemi, par exemple des républicains wallons de Wallonie Libre et des communistes, ces deux groupements étant les plus radicaux et les plus féroces dans la lutte contre le Boche, aux mouvements unitaristes ou royalistes qui voulaient croire à un aveuglement passager du roi malgré la visite que celui-ci rendit à Hitler dans son nid d'aigle de Berchtesgaden, pour plaider, prétendaient ses partisans, la cause des travailleurs forcés en Allemagne. Cependant dans l'ombre des alcôves, des greniers, des caves, grossissaient la colère et la rancune contre ce roi, contre les collaborateurs rexistes de Wallonie et de Bruxelles, flamingants du VNV en Flandre. Léon Degrelle, le gauleiter du mouvement fasciste appelé Rex du nom de sa revue Rex, en hommage au roi, s'était engagé dans l'armée allemande avec sa légion pour combattre sur le front de l'Est et en était revenu avec la croix de fer. À Bruxelles, il paradait dans des meetings, et bouffi d'orgueil et de faconde, il vantait le Grand Reich et la création d'une grande Belgique calquée sur les Etats bourguignons du Moyen Âge. Ces élucubrations passaient au-dessus de la tête des gens seulement intéressés par le ravitaillement. Grandissait l'espoir que les alliés, dont l'armada avait débarqué en Normandie, entreraient bientôt vainqueurs à Bruxelles. Déjà l'on savait que des escadrilles d'avions alliées avaient bombardé l'Allemagne, que Stalingrad avait signé une défaite majeure du Reich, et que les Russes avançaient inexorablement vers Berlin. Les délateurs et les collabos n'avaient qu'à bien se tenir, ruminaient beaucoup de Belges. Ainsi Bruxelles était devenue une marmite dans laquelle grouillaient des peurs, des souhaits, des regrets, des remords, des idées de revanche, muselées, muettes, qui n'attendaient qu'à exploser avec fureur...
Ce jour-là, une chaleur moite collait les vêtements sur la peau, et pourtant lundi ce serait déjà la rentrée des classes. Gaétan n'était déjà plus en vacances et pas encore à l'école, et cet entre-deux l'énervait, même ses soldats de plomb l'énervaient. Il les avait étalés dans la cuisine une dernière fois, car son père avait insisté en grondant : «Tu dois ranger tes jouets avant de rentrer à l'école !» Ranger ! L'ordre ! Avoir de l'ordre ! Il y avait toujours ces mots-là dans la bouche des adultes, et pour quoi faire, l'ordre ? Pff ! Non, il ne les rangerait pas encore aujourd'hui !
Un bruit d'abord étouffé puis de plus en plus puissant montait du bout de l'avenue Edith Cavell, une sorte de bourdonnement sourd qu'accompagnaient des cris, des sifflets, des rires, des huées. Il courut sur la terrasse. Ici, du premier étage, il voyait en plongée une foule de plus en plus énorme occuper les trottoirs, monter sur les bancs, pour assister à ce spectacle incroyable.
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