Auteur : Nathalie Kuperman
Date de saisie : 10/10/2007
Genre : Jeunesse à partir de 13 ans
Editeur : Ecole des loisirs, Paris, France
Collection : Médium
Prix : 8.00 € / 52.48 F
ISBN : 978-2-211-08922-7
GENCOD : 9782211089227
Sorti le : 20/09/2007
J'ai un reste du parfum de maman, L'Heure bleue, qui sent encore elle. J'ai mon carnet Mamamaman dans lequel je lui écris. J'ai sa bague en onyx qui fait comme une boule de cristal noir. J'ai Tanya, ma petite soeur, à protéger. La bague est à nous deux. Je lui demande de me dire quoi faire, de me dire l'avenir. Et elle m'annonce une catastrophe.
Il y a trois ans que maman est morte. Elle avait promis de veiller sur nous jusqu'à ses 102 ans et je l'avais crue. Elle avait prétendu, sur son lit d'hôpital, que la chose qui lui ferait le plus plaisir, c'était que papa refasse sa vie, et je ne l'ai pas crue. Comment peut-on avoir envie d'être remplacé quand on est irremplaçable ?
Aujourd'hui, trois ans après, maman vieille maman est devenue du silence. La musique qu'elle aimait ne résonne plus dans la cage d'escalier. Nous ne parlons plus d'elle. De jour en jour, elle disparaît davantage.
Anne-Sophie, la nouvelle femme de Papa, fait trop de bruit.
Nathalie Kuperman aime par-dessus tout regarder le temps passer. Quand elle était enfant, les professeurs lui reprochaient de rêver, de ne rien faire. «Si faire signifie être constamment en activité, je trouve ça dangereux», dit-elle. Aujourd'hui, sans doute grâce à ces moments de rêveries qui la rendaient coupable de ne pas travailler ou même de ne pas s'amuser, Nathalie Kuperman vit en écrivant... des romans pour adultes ("Le contretemps" aux éditions Le Serpent à plumes, "Rue Jean-Dolent", "Tu me trouves comment" et "J'ai renvoyé Marta" aux éditions Gallimard), des livres pour enfants et adolescents, de nombreuses histoires pour la presse jeunesse. Mais aussi des pièces radiophoniques pour France Culture et des scénarios de bandes dessinées : "Olga" dans "Les p'tites sorcières" et "Les bobards d'Hubert" dans "Je lis des histoires vraies".
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C'est d'abord un parfum qui m'a mis la puce à l'oreille. Tania ne portait pas ce genre de parfum, lourd et cher. Elle, c'était plutôt la vanille, le citron ou la clémentine. Elle avait été tellement fière, la première fois que je lui avais offert un flacon d'eau de toilette, qu'elle était venue me voir ce jour-là toutes les cinq minutes en tendant son cou pour que je respire. «Mary, est-ce que je sens bon ?» me demandait-elle chaque fois avec anxiété comme si le parfum avait pu perdre son pouvoir en si peu de temps. «Extrêmement bon, p'tite soeur», lui répon-dais-je en l'embrassant dans le cou.
Et puis j'ai vu le foulard. Sur le bras du fauteuil.
Je me suis approchée pour le regarder. Je n'osais pas le toucher, de peur qu'il me révèle ce que je refusais encore de croire : mon père avait rencontré quelqu'un.
Je me suis précipitée dans ma chambre et j'ai marmonné des mots incompréhensibles pour qui ne connaît pas les mots qui relient les vivants aux morts. La morte, c'est ma mère, et, à ma mère, je dis tout dans le désordre, et ça donne des phrases qui n'ont pas de structure syntaxique, je m'adresse à elle sans prendre le temps d'agencer sujet-verbe-complément. Si je dois rendre compte de l'une de ces phrases, en voici un exemple : «Peine maman, peine j'ai de te savoir là où entourée de tous ces morts tu peines toi aussi de moi mais t'aime pour toujours moi ta Mary.» J'ai un petit carnet où je transpose les phrases que j'ai marmonnées. C'est un carnet que j'ai intitulé Marna-maman et, si je m'étais laissée aller, j'aurais couvert des pages et des pages de Mamamamamamama avant de mettre le «n» final, le moment où le mot se termine, et où il n'y a plus de mère que le nom. Mais je me suis raisonnée pour ne pas faire de «ma», ce possessif infini, l'illusion que ma mère était encore en vie.
«Papa pas le droit, toi si triste si tu savais et Mary moi ta fille ferai tout pour tout vraiment empêcher, empêcher que toi petite maman triste tu sois.»
Et puis j'ai pleuré longtemps, comme dans un rêve, oui, d'habitude c'est dans les rêves que je pleure, pas en vrai.
C'est Tania qui m'a réveillée. Parce que je m'étais endormie finalement, lasse de pleurer, j'avais fini par fuir dans le sommeil qui recueillait si bien mes pleurs, qui les rendaient grands et merveilleux, rien à voir avec ceux d'une pauvre fille éveillée qui se mouchait à tout bout de champ en mordant son oreiller.
- Mary, réveille-toi, j'ai plein de trucs à te dire ! J'ai ouvert les yeux et j'ai vu devant moi la plus belle petite fille du monde, ma soeur, qui s'impatientait à l'idée de me faire partager ses secrets de copines de classe avec lesquelles elle avait «des fils à retordre», disait-elle, parce qu'un seul fil à retordre, ça ne devait pas lui paraître suffisant. Je me suis assise sur le lit.
- Papa est là ? lui ai-je demandé.
- Bien sûr ! Comment je serais rentrée sinon ? Mon père est prof de philo, et heureusement qu'il est prof, pour les horaires, je veux dire. Le seul jour où il ne peut pas aller chercher Tania, c'est le mardi, et ça tombe bien parce que le mardi je sors à trois heures et demie. C'est donc moi qui fais la sortie de l'école.
- Bon, Mary, tu m'écoutes maintenant ?
- Non, là, je n'ai pas le temps.
- Pas le temps ? s'est étonnée Tania. Mais tu ne fais rien !
- Si, je pense.
- Tant pis pour toi, je ne dirai pas ce que m'a dit Violette que lui avait dit Nina.
À sept ans, ce qu'a dit Unetelle qu'a répété Unetelle que telle autre avait demandé ne pas dire à Unetelle est plus important que tous les malheurs de la terre réunis. Mais là, franchement, je n'avais pas envie de savoir.
Tania est repartie dans sa chambre en rentrant les épaules, les pieds en dedans, et le souffle long.
- Tu me raconteras tout ça tout à l'heure ! lui ai-je crié, une fois qu'elle eut disparu de l'encadrement de la porte. Et puis ne laisse pas tes cheveux retomber devant les yeux, ça fait mauvais genre !
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