Auteur : John Burdett
Traducteur : Thierry Piélat
Date de saisie : 08/10/2007
Genre : Policiers
Editeur : 10-18, Paris, France
Collection : Domaine étranger policiers
Prix : 7.80 € / 51.16 F
ISBN : 978-2-264-04599-7
GENCOD : 9782264045997
Sorti le : 04/10/2007
Fils d'une prostituée thaïe et d'un soldat américain qu'il n'a jamais connu, Sonchaï Jitpleecheep est un flic atypique. Inspecteur le jour, il dirige, à la nuit tombée, un des bordels les plus réputés du 8e District, le quartier chaud de Bangkok. Un mélange des genres à l'image d'une ville où la frontière entre légalité et interdits disparaît dans les volutes d'opium. Jusqu'au jour où un G.I. est tué lors d'un rituel érotico-barbare par une de ses protégées. Un délire sadique qui s'est mal fini ? Pas si sûr, car très vite, Bangkok se met à grouiller d'agents de la C.I.A. Mauvais pour les affaires. Et pour Sonchaï, les nuits chaudes de Bangkok ne sont pas prêtes de finir : un crime à résoudre, une fille à absoudre et quelques espions à renvoyer chez eux.
«Après le mémorable Bangkok 8, John Burdett renouvelle son coup de maître avec ce Bangkok Tattoo qui, entre ironie et détachement, d'une écriture au scalpel nette et irrésistible, nous plonge dans une Bangkok vénéneuse et voluptueuse.»
Christian Gonzàles, Madame Figaro
Traduit de l'anglais par Thierry Piélat
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- Occire les clients n'est pas bon du tout pour les affaires.
Le ton de Nong, ma mère, reflète la déception que nous éprouvons tous lorsqu'une employée vedette commence à disjoncter. N'y a-t-il rien à faire ? Faudra-t-il nous séparer de notre chère Chanya ? La question ne pourra être tranchée que par le colonel de police Vikorn, qui détient la majorité des parts de l'Old Man's Club et ne va pas tarder à arriver à bord de sa Bentley.
- Non, suis-je forcé de reconnaître.
Comme celui de ma mère, mon regard ne cesse d'être attiré de l'autre côté du bar désert par le tabouret où Chanya a jeté sa robe argentée archilégère (juste assez de soie pour cacher le bout des seins et le cul) toute trempée. Enfin, ça n'a pas beaucoup dégouliné (une tache rouge sombre par terre qui vire au noir en séchant), mais depuis plus de dix ans que je suis inspecteur de la police royale thaïe, je n'ai jamais vu un vêtement plus imbibé de sang que celui-là. Le soutien-gorge de Chanya, lui aussi affreusement maculé, gît à mi-hauteur de l'escalier, et son slip - son seul autre vêtement -est abandonné par terre devant la chambre du premier où, de façon assez inhabituelle même pour une prostituée thaïe, elle s'est réfugiée avec une pipe d'opium.
- Elle n'a rien dit du tout ? Pourquoi elle a fait ça ?
- Non, je te l'ai expliqué. Elle est arrivée en trombe, dans tous ses états, une pipe d'opium à la main, elle m'a lancé un regard noir et elle a dit : «Je l'ai buté», elle s'est débarrassée de sa robe et elle a disparu dans l'escalier. Heureusement, il n'y avait que deux farangs dans le bar à ce moment-là et les filles ont été formidables. Elles ont dit tout simplement : «Oh, Chanya, ça lui arrive de temps en temps», et elles les ont fait sortir en douceur. Le temps que j'aille dans sa chambre, elle planait déjà.
- Elle a parlé d'autre chose ?
- Elle était en plein trip, elle délirait complètement. Quand elle s'est mise à parler au Bouddha, je suis allée vous appeler, le colonel et toi. Je ne savais pas encore si elle l'avait refroidi pour de bon ou si elle était défoncée au yaa baa.
Elle l'avait bel et bien buté. J'étais allé jusqu'à l'hôtel du farang, à deux rues de Soi Cowboy, et je m'étais fait donner la clé de sa chambre en montrant ma carte. Il était là, nu comme un ver, un grand Américain baraqué, à peine la trentaine, qui avait perdu son pénis, et une grande quantité de sang par une énorme plaie entre le bas-ventre et la cage thoracique. Chanya, une fille bien et très ordonnée, avait déposé le pénis sur la table de nuit, à côté d'une rose dans un gobelet en plastique.
Il n'y avait rien d'autre à faire que de condamner la chambre en vue de l'enquête médico-légale, de laisser un opulent pourboire au réceptionniste de l'hôtel - maintenant plus ou moins obligé de dire ce que je lui demande de dire (procédure classique sous la direction du colonel Vikorn dans le 8e District) - et d'attendre les consignes. Vikorn était évidemment en train de faire la bombe dans l'un de ses clubs, entouré de filles nues qui l'adoraient ou savaient faire comme si, pas du tout d'humeur à être traîné sur le lieu du crime. Jusqu'au moment où, réussissant à pénétrer suffisamment son esprit embué par l'alcool, je lui avais expliqué qu'il s'agissait, plus que de l'enquête proprement dite, de mener à bien la tâche médico-légale infiniment plus délicate consistant à dissimuler les éléments à charge.
Même alors, il n'avait montré aucun empressement à se déplacer avant de comprendre que c'était Chanya (non pas la victime, mais l'auteur du crime).
- Où a-t-elle bien pu dégoter de l'opium ? se demande ma mère. Il n'y en a plus à Krung Thep depuis mes vingt ans.
Je vois dans ses yeux qu'elle songe avec nostalgie à la guerre du Vietnam, époque à laquelle elle travaillait elle-même dans les bars de Bangkok et où beaucoup de GI rapportaient des petites boules d'opium de la zone du conflit (l'un était mon quasi anonyme de père, nous reparlerons de lui). Un homme sous opium est plus ou moins impuissant - la fille use beaucoup moins son capital physique - et pas très enclin à discuter les tarifs. Nong et ses collègues avaient toujours fait particulièrement bon accueil aux soldats américains quand ils leur chuchotaient à l'oreille qu'ils avaient un peu d'op à leur hôtel. Etant des bouddhistes pratiquantes, les filles n'en prenaient jamais, mais elles encourageaient le micheton à se défoncer, après quoi elles prélevaient scrupuleusement la somme convenue dans son portefeuille, plus un pourboire généreux pour s'être commises avec un drogué, plus le prix de la course en taxi, et elles retournaient travailler. Probité a toujours été un maître mot pour Nong, raison pour laquelle elle est si contrariée par Chanya.
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