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Génération Raider

Couverture du livre Génération Raider

Auteur : Marc Meganck

Date de saisie : 10/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : B. Gilson, Bruxelles, France

Collection : Le photophore

Prix : 16.00 € / 104.95 F

ISBN : 978-2-87269-172-2

GENCOD : 9782872691722

Sorti le : 17/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Chargé de rédiger une sociologie des bars de la capitale, Jason Van Bon, «mercenaire de l'écriture», se lance à corps perdu dans ce boulot à la forte odeur d'alcool et de rencontres improbables. De bistrot en troquet, il découvre finalement autre chose... L'amour et l'amitié le sauveront, mais pour un temps seulement, car les médias annoncent le Grand Truc, l'éclatement du pays, pour les mois à venir. Conscient qu'il vit un moment charnière de son existence, Van Bon relativise et se dit que tout ce qui nous entoure est appelé à être modifié, à changer d'aspect ou de nom, à l'image de ces biscuits nappés de chocolat que sa génération - celle des trentenaires en plein naufrage existentiel - appelait Raider.

Marc Meganck est né en 1975 à Bruxelles. Historien, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la capitale. Génération Raider est son premier roman.





  • Les premières lignes

Puisqu'on se lasse de tout
Pourquoi nous entrelaçons-nous ?

Bertrand Cantat/Noir Désir, Les écorchés.

Quand j'ai compris que j'étais le seul qui ne crachait pas, il était hélas trop tard. Tout vacillait autour de la table. Je ne percevais plus toutes les subtilités du discours de notre guide, une interminable logorrhée vineuse. Installés sur un parchet ensoleillé, nous venions de déguster la ixième bouteille de vin local. Neuf heures du matin à peine et déjà une bonne douzaine de verres de vin ingurgitée, le tout entrecoupé de petits morceaux de pain pour préserver le palais, afin d'alterner facilement les crus. En contrebas, au-delà des vignes et des rangées de murs de pierre, le lac Léman brillait comme le front luisant d'une adolescente. Notre guide avait un long poil noir et épais dans chaque narine, qu'il trempait, telles deux antennes, dans son verre de vin à chaque dégustation, comme si ses fosses nasales abritaient une mante religieuse. Comment pouvait-on se lever le matin et se regarder dans la glace avec une telle moustache, sans songer à la cisailler, voire l'arracher, entre deux doigts, d'un coup sec ? Peut-être ces deux longs poils avaient-ils une quelconque fonction olfactive, propice à la reconnaissance de grands crus ; ou alors, et c'était bien plus improbable, une attraction quasiment sexuelle qui lui valait un certain succès auprès des femmes journalistes qu'il emmenait en tournée sur les pentes valaisannes et vaudoises garnies de vignes. Car des journalistes, il y en avait autour de cette table. Des spécialistes du vin, représentant une revue, un journal, un magazine culinaire : trois femmes qui n'avalaient pas (du moins le vin), un type corpulent et sanguin, visiblement fier de recracher avec hargne le nectar dans un bruit sirupeux, et enfin, un gringalet d'une fadeur extrême, gris comme la mer du Nord, qu'on nous présenta comme un génie, une tête, ou plutôt un nez, le-nez-belge-le-plus-prometteur-des-années-2000, invité par une coopérative de la région d'Aigle ayant eu vent de son odorat hors normes. Quant à moi, bourré à la vinasse de qualité, je tentais de me dépatouiller du mieux que je pouvais pour rester digne.

J'avais été propulsé autour de cette table par un concours de circonstances pour le moins particulier. Chômeur depuis quelques mois déjà, j'avais envoyé mon curriculum incertain à un grand quotidien belgo-bruxellois pour y effectuer de l'encodage ou quelque chose du genre. À ma grande surprise, j'avais reçu une réponse plus que positive, m'enjoignant à contacter au plus vite le rédacteur en chef. Enthousiaste à l'idée de prendre un jeunot sous son aile paternaliste, ce dernier me confia d'entrée de jeu la rédaction de chroniques de livres pour un supplément dudit journal. Les livres en question étaient en fait tout ce qu'il restait après le passage des petites sommités de la rédaction qui se gardaient le meilleur, ou du moins le moins pire, des bouquins dont le journal faisait état hebdomadairement dans ses pages culture. Devenir père à vingt ans, La traversée du désert de Gobi en âne, Obésité et télévision... les chroniques se succédaient, sans trop d'intérêt, il est vrai. Pourtant, je voyais ça comme une chance exceptionnelle, signer des textes dans un journal de renom. Chaque semaine, je guettais la sortie du supplément. J'allais boire un café, le matin, dans le centre-ville, en dehors des heures d'affluence, dans des établissements de préférence déserts ou sur une terrasse dressée dans la lumière pâle. Je me relisais, avec un petit peu de prétention. Ce n'était pas grand-chose, trois ou quatre colonnes de mille cinq cents signes chacune. Mais l'essentiel était là, une petite satisfaction réconfortante. Puis les choses s'emballèrent. Un jour, le rédacteur en chef m'appela dans son bureau. Il avait un «truc» à me proposer. Affalé dans son fauteuil d'inspiration sixties, il fumait une cigarette nonchalam­ment en écoutant Vivaldi. De temps en temps, il tapotait sur son clavier, puis regardait son écran dix-sept pouces avec un soubresaut de contentement en observant ces lettres, ces mots, ces phrases qui matérialisaient ses idées journaleuses. Assis en face de lui, sur un tabouret rouge et minuscule, j'attendais qu'il crache le morceau, comme un clebs qui mendie sa pitance.
- Ah Jason, tu es là.
- Mmmh...
- Je me trompe ou tu as écrit un guide touristique sur la capitale ?
- C'est pas vraiment un guide genre carnet d'adresses avec des notices, mais plutôt une sorte de...
- Tu t'y connais hein !
- Bof.
- J'aime ça, les jeunes qui maîtrisent leur sujet. Tu pourrais couvrir la Fête de la Crevette à Oostduinkerke ce week-end ?
- Pardon ?


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