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Dessine-moi un bolchevik

Couverture du livre Dessine-moi un bolchevik

Auteur : François-Xavier Nérard

Date de saisie : 05/10/2007

Genre : Histoire

Editeur : Tallandier, Paris, France

Prix : 32.00 € / 209.91 F

ISBN : 2-84734-338-5

GENCOD : 9782847343380

Sorti le : 20/09/2007

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  • La présentation de l'éditeur

DESSINE-MOI UN BOLCHEVIK
Les caricaturistes du Kremlin, 1923-1937

Edité par Alexandre Vatline et Larissa Malachenko
Présenté par François-Xavier Nérard

Quels desseins, quels sentiments animaient les dirigeants de l'Union soviétique naissante - Staline, Trotski, Boukharine, Kamenev, Zinoviev, et tant d'autres ? Comment meublaient-ils les longues réunions consacrées à l'approvisionne­ment en charbon ukrainien, à la réforme des manuels scolaires, aux accidents de chemin de fer ? Plus d'un nomenklaturiste trompa son ennui le crayon ou le stylo à la main, griffonnant portraits et caricatures sur des pages de bloc-notes, des papiers à en-tête, dans les marges des documents. Les dessins circulaient de main en main, parfois jusqu'à Staline, qui ne manquait pas alors d'ajouter un commentaire.
Ces 181 dessins inédits nous font pénétrer dans le cercle restreint des maîtres du Kremlin, derrière les portes du Politburo, l'instance suprême de l'URSS, où aucun photographe n'entra jamais. Telle remarque impitoyable d'un Staline, tel portrait de Trotski en Juif errant, telle charge contre la bonhomie de Kalinine ou le pédantisme de Boukharine rendent compte, mieux qu'aucun document officiel, de la mentalité, des préoccupations, des alliances et des rivalités des dirigeants soviétiques. Cette plongée dans le monde de la nomenklatura constitue une histoire «vue d'en haut» de l'URSS stalinienne, des luttes intestines des années vingt aux purges de la fin des années trente. Les charges, d'irrespectueuses, se font de plus en plus violentes. L'humour devient grinçant, et quand débutent les grands procès de Moscou et que tombent les têtes, le rire reste en travers de la gorge.





  • Les premières lignes

DANSE MACABRE

François-Xavier Nérard

«Stalingrad a démenti le préjugé commun selon lequel les Russes ne savent pas combattre. Une autre illusion qui persiste voudrait que les Russes ne sachent pas rire.»

La «haute société» communiste, pour reprendre l'expression de Curzio Malaparte dans Le Bal au Kremlin, demeure paradoxalement mal connue. Des puissants dirigeants dont on trouvera les portraits dans cet ouvrage, on connaît certes l'essentiel de la biographie, les textes, le visage, les discours, souvent d'ailleurs passés au filtre de la censure ou sous le pinceau des retoucheurs. On perçoit moins clairement, en revanche, les individus derrière les icônes destinées au public, leur manière d'être et de travailler. Le monde du pouvoir soviétique dans les années vingt et trente a été un monde fermé, longtemps protégé par des murailles infranchissables. Le secret, au coeur du système soviétique, a isolé ces hommes : aussi bien dans le domaine politique, puisque rien ne filtrait du déroulement des réunions du bureau politique (Politburo) du parti bolchevique, que dans le domaine privé, puisqu'on n'a longtemps rien su du quotidien de ces dirigeants, de la face informelle de leur vie.
L'ouverture des archives au début des années quatre-vingt-dix, dont on a tant parlé, n'a pas nécessairement bouleversé notre connaissance du système soviétique, mais elle a permis aux chercheurs, et c'est là l'un de ses apports les plus passionnants, de jeter un autre regard sur ce pouvoir totalitaire et sur son fonctionnement. Certaines de ces sources étaient auparavant inaccessibles : l'étude des protocoles du Politburo, l'accès aux dossiers personnels des victimes des répressions, comme aux importants massifs de rapports de la police politique soviétique, ont fortement contribué à renouveler les travaux des historiens. D'autres documents étaient inconnus ou peu exploités : on pense, par exemple, aux lettres que la population adressait par centaines de milliers aux représentants du pouvoir et qui ne filtraient guère, à l'époque, dans les colonnes de la presse. Les archives recèlent aussi un petit nombre de documents atypiques et passionnants, qui introduisent à une autre langue, à une autre pratique. Les correspondances Staline-Molotov et Staline-Kaganovitch, par exemple, éclairent sous un jour nouveau les relations entre hiérarques bolcheviques, au sein de ce qu'Oleg Khlevniouk a appelé le Cercle du Kremlin. On peut également penser au journal des entrées dans le cabinet de Staline au Kremlin : il permet de connaître le nom des personnes reçues par le «Patron», de mesurer la fréquence de ces visites, d'estimer la durée de ces audiences.
Les dessins et les caricatures présentés ici sont également d'une valeur incompa­rable. Grâce au travail d'Alexandre Vatline et Larissa Malachenko, le regard pénètre au-delà des portes closes du Politburo. Les hommes - car les femmes sont quasiment absentes de ce monde et de ses représentations - y apparaissent dans toute leur complexité et, c'est peut-être le plus intéressant, dans toute leur spontanéité.
Il s'agit bien sûr d'une vision partielle, d'un monde assez spécifique : trois dessi­nateurs majeurs - Valeri Mejlaouk, Emelian Iaroslavski et Nikolaï Boukharine - et quelques collectionneurs, dont le principal est Vorochilov. On pense souvent à des plaisanteries d'intellectuels, voire à un humour de potaches qui ne répugnent ni aux jeux de mots, ni à la scatologie, ni aux allusions et représentations sexuelles (fig. 137 et 138). Les «artistes», souvent formés à l'Université, versent à l'occasion dans une légère pédanterie, quand ils n'utilisent pas les langues étrangères, y compris le grec et le latin.
Malgré ces limites, ces pages donnent une image assez nette du groupe que constituaient les dirigeants bolcheviques : un groupe replié sur lui-même, parfois profondément divisé par les luttes de clans et les inimitiés personnelles, mais forgé dans les luttes communes de la clandestinité et surtout, c'est essentiel pour les staliniens, dans l'expérience de la guerre civile. Dans cet ensemble, les femmes étaient rares, on l'a dit : sur 181 dessins, seules apparaissent Nadejda Kroupskaïa, la veuve de Lénine, Klavdia Nikolaeva, Gordeïeva, secrétaire du comité central, et une rombière anonyme. Quant au peuple soviétique, il est quasiment absent, même si l'on envisage les dessins plus construits et les scènes collectives. La confrontation - ou la satire - avait donc lieu en vase clos. Cette conscience d'appartenir à un même groupe permettait la circulation des dessins : les annotations rajoutées par tel ou tel (Staline parfois) laissent imaginer les caricatures passant de main en main entre les participants d'une réunion interminable ! Elle autorisait également l'usage d'un humour bien particulier, qui diffère de ceux de la satire officielle et de celui de la population, destiné à se protéger : un humour de l'entre-soi, de la private joke, qui moque les défauts des uns et des autres (le penchant de Litvinov pour les bonnes choses, l'absentéisme de Roudzoutak, le caractère colérique d'Ordjonikidze...). Ce qui explique que certains dessins soient obscurs, résistent à l'interprétation, voire à la traduction !


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