Auteur : Giacomo Cacciatore
Traducteur : Françoise Brun
Date de saisie : 12/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : L. Levi, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-86746-459-1
GENCOD : 9782867464591
Sorti le : 04/10/2007
Lorsqu'on a neuf ans et que l'on voit les amis de son père vous obtenir une télévision couleur sans bourse délier, on est pétri d'admiration. S'agit-il de magie ? Giovanni ne comprend pas très bien ces tours de passe-passe mystérieux. Accroché aux basques de son père au bar de la Pâtisserie Française à Palerme, il capte des bribes de conversations. Bien qu'il n'en perde pas une miette, cela ne suffit pas à lui permettre de décoder les sous-entendus... Pas plus que les phrases incompréhensibles lancées par sa mère à travers l'appartement. Tout ouïe, le jeune garçon essaie de reconstituer le puzzle, comme le lecteur...
Cacciatore a réussi sa deuxième épreuve littéraire. - LA STAMPA
Haletant, tout en nuances. - UNITÀ
À travers le regard d'abord naïf, ensuite étonné et pour finir déçu et furieux d'un jeune garçon l'auteur, avec un rythme implacable, décrit une sombre période sans verser dans le «sicilianisme». - CORRIERE DELLA SERA
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La télé des enfants
La magie, c'est les couleurs qui la font, ça efface tout le reste : l'écorchure qui le brûle au genou depuis hier, le magasin, la rue de l'autre côté de la vitrine, et la chaleur, dans sa ville même l'hiver on la sent.
C'est la première fois que Giovanni en voit une. Il en a entendu parler, mais la voir en vrai, ça change tout.
Alors il reste là, devant l'étagère, le nez en l'air, à regarder ce jeu qui ne s'arrête jamais. Il pense : comment ils ont fait pour les mettre dedans, les couleurs ? Peut-être que si on l'ouvrait en deux, cette boîte magique, les bleus, les jaunes, les verts éclabousseraient partout. Peut-être qu'on pourrait en voler un petit bout, même minuscule, pour le regarder dans le noir, après.
Il fait bouger sa main à contre-jour et ses doigts deviennent un papillon blanc.
Ah, cette boîte qui brille, c'est vraiment l'original, pas la plaque de verre coloré qu'ils vendent sur l'annonce à la dernière page du roman-photo de maman : «Placez-la devant votre récepteur, et vivez l'émotion chez vous.» C'est un attrape-couillon, ça, comme dirait papa.
Alors que dans cette grande lumière que Giovanni fixe, on peut nager. Plonger, disparaître. Les images sont muettes, mais quelle importance ?
Même maman ça lui plairait, cette boîte.
Voilà ce qu'il peut dire, Giovanni : maman, ça lui plairait.
L'émotion d'un vrai téléviseur en couleurs. Chez vous.
Son père et le propriétaire du magasin s'observent. Papa examine le vendeur et l'autre essaie de comprendre ce qu'il peut bien y avoir à examiner. Mais peut-être, se dit Giovanni, que papa est seulement en train de penser à ses trucs à lui et qu'il est pressé de reprendre son tour habituel.
Il s'approche un peu plus de l'étagère.
Sur l'écran est apparue une famille en pyjama, maman, papa et petit garçon qui sautent sur un matelas, tous ensemble. Il les connaît : lui, il les appelle les Bidibodibou. Mais qui l'aurait cru, que le papa des Bidibodibou avait les cheveux roux et la barbe aussi ?
Giovanni en veut une. Il la veut, il la veut, il la veut, la télé en couleurs.
Il a lu quelque part que tout le monde l'aura d'ici 78, pour la Coupe du monde de football.
Il y a la Coupe du monde, papa. Et cette boîte, c'est la plus belle chose que...
C'est la plus belle chose que Giovanni ait jamais vue, cette boîte, et il faut qu'il l'ait, maintenant, tout de suite. Parce que s'il détache ses yeux de l'écran et regarde vers l'extérieur du magasin, vers l'horizon sale de la rue, c'est comme si on lui arrachait quelque chose dans la poitrine.
Son père et le vendeur se tournent vers lui. Ils interrompent une conversation faite de longs silences et pas grand-chose à se dire.
Le marchand sourit. Papa hoche la tête, ne rend pas le sourire.
Giovanni espère encore. Il retient son souffle.
Au vendeur, son père demande combien de temps ça dure, une télévision comme ça...
Ça dure, papa.
... si ça vaut le coup, si c'est pas une arnaque et que les couleurs s'en vont au bout de deux jours que tu l'as chez toi.
Qui lui dit que ça n'arrivera pas ?
«Vous plaisantez», dit le marchand.
Mais tu plaisantes, papa ?
Son père s'approche du vendeur. C'est comme s'il le reniflait, il le regarde droit dans les yeux.
Giovanni sait ce qui arrive quand son père regarde quelqu'un de cette manière-là.
Au marchand, il va dire un prénom tout bas. Ou peut-être cette fois un nom de famille, indiquer une rue ou un bar. Pour voir si on peut s'entendre.
Le vendeur ne répond pas. Au contraire, il le fixe de l'air de quelqu'un qui n'a rien compris.
Peu après, dans la voiture, Giovanni commence.
Il lui demande pourquoi les gâteaux oui, le poisson aussi, et la télé en couleurs non.
Papa fait comme s'il n'entendait pas.
Alors Giovanni se tait. Ses yeux se mouillent.
«Toi tu veux tout, tout de suite, dit son père. Fais comme si tu ne l'avais pas vue, cette télévision. Comme ça, tu n'y penseras plus. Si tu savais combien de fois il a fallu que j'en oublie, moi, des choses que j'avais vues. Des choses qui me plaisaient, et d'autres qui me plaisaient pas du tout. Qu'est-ce que t'as, tu dis plus rien ?»
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